20 juin 2019 : Chronique sur le livre de Christian Garcin et Tanguy Viel : Travelling - un tour du monde sans avion.

Le livre dont je vais parler ici n’aura pas été pour moi qu’un livre de « libraire » ou de « bibliothèque » comme c’est habituellement le cas, mais un livre d’ « expérience » ou tout simplement de « vie ». Il s’agit du livre de Christian Garcin et Tanguy Viel : Travelling – Un tour du monde sans avion, sorti aux éditions JCLattès, que je viens de lire avec délectation.

J’ai déjà parlé du passage de Christian Garcin et Tanguy Viel à Novossibirsk, et cela a fait l’objet d’un blog. Ensuite il y a eu des échanges de mails avec Christian dont une des préoccupations était de définir ce qui a pu motiver notre amour du voyage, - ce à quoi j’ajoutais quelques questionnements à propos de mon actuelle condition de voyageur arrêté en chemin. Il est donc tout naturel pour moi de chroniquer ce livre qui était en cours d’écriture lors de notre rencontre à Novossibirsk. Un livre écrit à quatre mains à la suite d’un voyage autour du monde, un long voyage ayant duré trois mois.

Bien sûr on pourra s’étonner que trois mois de voyages, quatre mains et un tour du monde arrivent à se condenser dans un livre d’à peine 300 pages. Mais le format a orienté les auteurs vers une vision du monde, au sens propre du terme, de deux voyageurs qui ont pu prendre trois mois pour à la fois voyager et poursuivre une réflexion de haute tenue sur ce que l’empreinte du monde traversé, dans sa permanence et sa contemporanéité, va laisser en eux.

On peut difficilement éviter de songer à ces voyageurs qui ont, bien qu’ils en aient été étrangers, inventé la notion même de « tourisme ». C’est pourquoi j’ai envie d’évoquer comment le sociologue du tourisme Jean-Didier Urbain définit l’origine de ce mot, ou plutôt de cette pratique culturelle, le « tourisme ». Pour Jean-Didier Urbain, tout a commencé au XVIIIème siècle par une pratique recommandée aux jeunes nobles anglais lorsqu’ils avaient terminé leurs études. Un « tour », oui, mais pas encore du monde. Il s’agissait d’un tour d’Europe qui généralement durait une année. Cette tradition s’est visiblement poursuivie puisqu’il m’est arrivé de croiser des jeunes anglophones, et notamment des Australiens, qui faisaient ainsi, à la fin de leurs études, un tour des capitales d’Europe avec le guide « Le monde pour cinq dollars par jour » en poche. Cette idée de « tour » d’Europe a donc permis l’invention des mot « tourist », puis « tourism », deux mots anglais qui vont traverser la Manche quelques années plus tard.

Avec Christian Garcin et Tanguy Viel, nous partons pour un tour du monde, mais ce choix résolu de ne pas prendre l’avion n’est pas sans rapport ni avec la façon de voyager des premiers « tourists » ni de la tradition de ces pionniers du voyage de laisser, après, une trace - carnets de voyage ou chroniques - sur les observations faites « à l’étranger ».

On pourrait encore rapprocher la démarche des deux auteurs du mouvement qui a suivi le « tour d’Europe » des jeunes lords anglais. C’est encore Urbain qui nous en parle, lorsqu’au XIXème siècle une classe de privilégiés, généralement rentiers et lettrés, s’ingéniaient à découvrir le monde en profitant des nouveaux moyens de transport - et notamment le train et le paquebot. Là encore un livre surgit souvent au retour, comme le premier livre de voyageur portant le mot « touriste » dans son titre, celui que Stendhal publie en 1838 : Mémoires d’un touriste. De cet ensemble de productions souvent de qualité, de l’irradiation de ces pratiques à la mode dans le petit monde des élites, se développera peu à peu une culture du voyage, s’opposant radicalement à une réplique d’un personnage de Becket citée par Tanguy Viel : « On est cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir » ! Cette remarque n’est pas en soi absurde. Comme l’écrit encore Urbain, le plaisir de voyager n’est pas naturellement présent chez l’homme. C’est un goût né d’une pratique et d’une sensibilisation culturelles.

C’est d’ailleurs un trait assez intéressant de ce projet de tour du monde que les deux auteurs s’opposent au départ dans leur pratique du voyage. En effet l’un des deux, Christian Garcin, est un voyageur passionné dont les voyages sont à l’origine de la majorité de ses livres, tandis que l’autre s’avoue sans ambages un sédentaire confirmé. Le projet vient du premier, on s’en sera douté, et l’autre s’est laissé séduire. On en revient donc à la dimension culturelle du goût du voyage : rien d’inné en la matière, pour vouloir voyager tout voyageur aura d’abord besoin d’être séduit.

Un autre aspect intéressant du livre c’est la notion de « reconnaissance ». Il faudrait, pour parler de cela, revenir encore à Jean-Didier Urbain et à son article magistral sur la question : Lieux, liens, légendes – Espaces, tropismes et attractions touristiques. Dans cet article, l’ethno-sociologue analyse les différentes étapes nécessaires pour que ce qu’il nomme une « étendue », c’est-à-dire un espace sans marque ni repère, aboutisse à ce qu’il appelle « un lieu », sous-entendu un lieu touristique. Pour le sociologue il ne peut y avoir de lieu touristique sans que l’étendue de départ soit d’abord passée par le traçage, la démarcation socio-géographique, pour devenir un « espace », et ensuite par ce que j’appellerais, pour faire vite, un « légendage ». C’est-à-dire un ensemble de récits, de productions artistiques ou de légendes populaires, qui vont amener un espace à devenir un centre d’intérêt, et ainsi provoquer le désir, chez de potentiels voyageurs, de venir le visiter.

Cet aspect n’est pas absent de la démarche des deux écrivains ayant réalisé ce lent travelling autour du monde. On s’aperçoit en effet que la recherche de confrontation entre une « culture du monde » que possède chacun des deux auteurs, et le monde lui-même, est une partie importante du livre. Les deux auteurs en effet excellent à partager leur érudition qui nous permet de partager avec eux un double voyage, l’un terrestre, l’autre intérieur. Ce que le lecteur partagera avec délectation. A l’occasion de leur traversée du monde, Christian et Tanguy nous invitent à partager le déchiffrage des différentes « légendes » que cette traversée ranime progressivement. En cela ils sont « touristes » de tous les temps. Mais là où ils dépassent cette notion, c’est lorsqu’ils se mettent à leur tour à composer de nouvelles visions, de nouvelles légendes… C’est en cela que le voyage sera toujours une démarche culturelle. On va vers un lieu parce que s’est formée autour de lui une lisibilité, que ce soit à l’occasion d’un ou plusieurs événements historiques, films, romans, ou plus sommairement événements sportifs, liens familiaux ou amicaux. Mais présents dans ce lieu, et si peu qu’on soit en mesure de produire de nouveaux signes, de nouvelles légendes, on s’en va enrichir les lieux visités d’un nouveau magnétisme, - et notamment si l’on est déjà un auteur avec une réputation derrière soi, ce qui est le cas de nos deux auteurs.

Le résultat, dans « Travelling », c’est qu’on peut dire qu’il va, à sa façon, changer la face du monde. La traversée des Etats-Unis d’Est en Ouest, dans des terres dont on parle rarement, sinon pour en dire que « c’est, en gros, le pays de rednecks, des plaines à bétail et des électeurs de Trump », les deux auteurs se mettent au diapason pour réveiller la présence de ses premiers habitants dont la signature se trouve partout à travers les noms qu’ils ont laissés, - qu’ils soient d’une rivière, d’un village ou de quelque montagne. Et Tanguy Viel de conclure par un trait saillant et quelque peu désabusé : « Le problème, quand on commence à penser l’Amérique du point de vue des Indiens, c’est que toutes les autres choses qu’on pourrait aimer d’elle s’écroulent ». J’ai pour ma part été impressionné par la photographie qui conclut le chapitre américain. Il s’agit de la photographie d’un ensemble de pétroglyphes présents sur un rocher. Pour faire régulièrement la visite des parcs d’Outch-Enmek ou d’Aktach, en Altaï, il est évident qu’un lien fort existe entre ces pétroglyphes américains et ceux que l’on trouve dans beaucoup de lieux sibériens. On le sait, les amérindiens et les premiers peuples sibériens sont au départ un même peuple...

On voit bien que ma chronique est dominée par ma préoccupation de guide et de tour opérateur (c’est la législation russe qui définit mon activité ainsi), et que je ferai volontairement l’impasse sur l’ambiance particulière d’une traversée de l’Atlantique en porte-container, du parcours de l’origami des montagnes japonaises, ou du mythe devenu mortel de Shanghai, ce qui inspire à Tanguy cette phrase saisissante : « C’était un dimanche matin et voilà que je suis entré dans la mort de Shanghai ». Je suis effectivement trop préoccupé de Sibérie pour trouver le temps de relever les passionnantes observations de Christian Garcin sur le monde chinois, et l’on me pardonnera cette précipitation vers la page 217 dans laquelle le même Christian écrit « j’ai senti monter en moi un sentiment de chaude familiarité, comme si je rentrais dans un lieu connu et aimé : j’étais bien – et heureux de me retrouver là. » Des mots que je partage, connaissant le charme particulier de cet « immense désert d’homme » dans lequel j’ai choisi de m’expatrier. Un « monde profond » dont Tanguy essaie de tracer les contours tout aussi familiers que difficiles à définir, un monde peuplé par des êtres contradictoires, surprenant autant par leur austère froideur quand ils ont choisi de ne pas être aimables, par leur « brusque sensibilité », ou par « [leur] relation, à la fois passionnée et douloureuse, omniprésente, à l’histoire et à la littérature ». Mais quand la porte de la veille cabane en bois où ils passeront la nuit se referme, Christian soupire « Je m’y sens bien. Je m’imagine dans la cabane de Baba-Yaga dessinée par Bilibine, et m’attends presque à la sentir bouger, se déplacer sur ses pattes de poule ». Peut-être est-ce finalement cela la joie éprouvée à visiter la Sibérie, celle de retrouver le bonheur et le bien-être des contes de notre enfance.

Le livre finira par revenir au point de départ des deux écrivains français. Mais peut-être vais-je encore une fois m’arrêter en chemin et laisser le lecteur terminer seul les dernières pages du livre, avec, dans le jeu des décalages horaires et du réajustement des montres, la disparition d’une journée… Peut-être pour ma part m’arrêterai-je à cette soirée, gentiment évoquée par les auteurs, où nous sommes allés dîner ensemble, avec une jeune recrue de l’Alliance Française, Elena, qui s’occupe notamment d’accueil et de communication, et de son amie poétesse. C’était au restaurant Pietchki Lavotchki, qui a emprunté son nom à un film de Choukchine, un écrivain, réalisateur et interprète que la France n’a jamais véritablement accueilli alors qu’il était adulé en Russie. Un film où il est encore question de voyage, un long voyage en train pour un jeune couple à qui, au début du film, les habitants d’un village d’Altaï déconseillent cette folie de vouloir traverser la Russie pour aller en vacances ! Encore une histoire de… quoi ? Voyageurs ? Touristes ? Les voyageurs ne sont-ils pas des touristes ? Pour Jean- David Urbain il n’y a pas de différence. Peu importe en fait cette différenciation, en revanche il importe énormément que ces deux voyageurs, Christian et Tanguy, fussent écrivains, et qu’en écrivant leur livre ils donnent au voyage une profondeur qui, je l’espère, inspirera d’autres voyageurs, se mettant à envisager le voyage sous un mode actif, non seulement lors d’excursions et d’éventuelles randonnées, mais dans une interrogation profonde sur le monde où l’on vit, sous notre rapport avec les terres qui se succèdent et les hommes qui les habitent, sur le cours du temps qui a engendré une réalité qui reste encore et toujours à déchiffrer. Cette soirée partagée avec les deux écrivains restera un souvenir pour ceux qui y étaient présents, un de ces moments qui devraient faire la joie de tous les voyageurs, et peut-être de quelques touristes, lorsque le voyage est l’occasion de rencontrer ceux qui vivent dans les endroits traversés et de partager un moment privilégié d’échange, de compréhension et de partage. C’est peut-être cette somme de moments privilégiés, tout au long de leur tour du monde, qui va conduire les voyageurs à ressentir vers les trois quarts de leur voyage, là où surgissent les Sirènes dans le voyage d’Ulysse, une ivresse indescriptible voire même inquiétante, « en quoi il ne faut pas abuser de la profondeur : elle se répand comme une vaste nuit dont il advient que le fil qui nous maintenait en relation avec la surface menace de se rompre, et alors c’en est fini de revenir un jour. »

Bien sûr, trois mois de voyage laissent une trace profonde, et quelques phrases dont on se délecte en passant : « A vrai dire, tout notre voyage lui-même n’est que cela, un lent travelling qui dans sa lenteur même pénètre comme une pluie fine dans le sol de chaque kilomètre parcouru » ou encore « Après trois mois de voyage (…) certains lieux emblématiques, jusqu’alors parfaitement étanches les uns aux autres, isolés dans le mystère de leur unicité (Monument Valley, la Grande Muraille, le Pavillon d’or, la Cité interdite, Hiroshima, le lac Baïkal), ont fini par se toucher et par dessiner dans l’espace mental de nos géographies intimes une nouvelle géométrie qui, loin d’abolir les différences, les révèle et les rehausse selon une mesure inédite ». On finit par ne plus savoir qui écrit, de celui qui semble chercher dans ses phrases la pureté du diamant, la forme pure jusqu’à l’ascèse, ou de celui tenté par le velouté de la chair, voire par la volupté de l’instant. En tout cas ce livre est un voyage qui pourrait ouvrir sur un autre désir de voyager, vers des destinations nouvelles, et c’est en quoi nous tenions tant à l’intégrer dans notre univers de rêves et de voyages.

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Du 5 au 13 août 2019 : Trek vers les lacs Chavlinsky.

Jour 1 - 5 août.

Un trek… Un mot qui a mondialisé la notion de randonnée… OK, puisque nous sommes dans le monde ! Nous partons donc, Maria, Matthieu et moi, avec un groupe de treize russes pour un trek de neuf jours (sept de randonnée), vers les lacs Chavlinsky. Le départ est à Tchibit, à 600 km au sud de Novossibirsk, à 580 km de Barnaoul, à 350 km de Gorno-Altaïsk. Voilà pour se repérer en fonction des aéroports. En tout cas une navette est prévue depuis Novossibirsk, via Barnaoul et Biisk. A Biisk, tous les participants, en provenance de chaque aéroport ou gare, vont se regrouper par destination finale. Il y a en effet plusieurs treks qui commencent au même moment, et les navettes sont communes à toutes les destinations. Après avoir signé le contrat avec l'entreprise guide, nous montons dans un nouveau bus et nous partons en direction du camping Kotchevnik où j’ai fait halte cette année à chacun de mes voyages.

Nous y arrivons à 19h30. Avec l’Altaï Multiculturel Est nous nous y étions arrêtés pour le déjeuner, à l’aller et au retour… Pour le voyage auparavant, nous y avions passé trois jours… Mais ici nous ne sommes pas dans la pratique des voyages culturels. Ici nous ne dormirons pas en chambre tout confort mais dans la tente que va nous confier la guide, avec tapis de sol et sac de couchage si vous n’avez pas le vôtre. Dans tous les cas, je conseille, pour le confort et l’hygiène ce qu’on appelle un « sac à viande », c’est-à-dire un sac en coton dans lequel on pourra dormir sainement et un peu plus chaudement.

Irina s'installe pour préparer le diner sous une petite pergola. C'est une grande table couverte d’un petit toit, autant pour la pluie que pour avoir un peu d’ombre en cas de fort soleil. Et ça arrive ! Le groupe commence à faire connaissance, une jeune randonneuse a apporté une guitare, elle se met à chanter. Quelques autres chantent avec elle. Les Russes aiment chanter ces airs connus, anciens ou récents. Notre guide, Irina, est aux réchauds (à gaz). Elle nous prépare notre première soupe, tandis qu’une partie des randonneurs l’aident à préparer une grosse salade mixte et même… une délicieuse salade de fruits ! Ombre au tableau : alors que depuis des semaines il faisait une chaleur parfaite, le ciel s’est couvert en fin d’après-midi et il commence à pleuviotter… mince !

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Jour 2 - 6 août.

Lever vers huit heures. On procède aux derniers réglages concernant le matériel. J’apprends que je devrai ajouter à mon sac à dos une tente et un sac de vivres. Je suis un peu inquiet du poids final que va avoir mon sac. Une fois tout rangé je teste : ça ira ! Je dois être à 15kg je pense…

Le départ est prévu à 10h. Nous attendons un petit moment sans savoir quoi. Et puis deux véhicules arrivent, un 4x4 pick-up et un UAZ à benne, - version russe du pick-up tout terrain. Pour la première fois je vais monter dans un UAZ ! Et je suis très agréablement surpris par le confort du véhicule en tout terrain. On parcours ce chemin plein de trous et de dénivellement sans secousse violente. Je pensais que c’était plus brutal comme confort… L’engin absorbe les trous et les pierres avec une douceur que je n’espérais pas. Parfois on pique du nez, parfois on aborde un a-pic, parfois on longe un ravin. L’engin est ici chez lui. Le chauffeur altaïen se met en vitesse lente, et là on comprend que l’UAZ peut aller partout !

On aperçoit alors les gorges de la Tchouïa, là où j’étais venu en mai. Le paysage prend de la longueur et de la largeur, - dommage ces nuages… Et ils ne nous quitterons pas de la journée…

Les 4x4 nous laissent en bordure de torrent. Nous allons commencer. Tout d’abord nous longeons la vallée de la Tchouïa, et puis commencera l’ascension…

Comme l’a indiqué le descriptif de l’itinéraire de la journée, cette journée sera la plus difficile. Car c’est là que nous franchirons le plus grand dénivelé. Et cette difficulté sera encore augmentée par le temps : entre pluie et bruine toute la journée. Les sacs sont pleins, nous avons sur nous toutes les vivres du trek… Petites fourmis entêtées nous montons… Cette zone est constituée de taïga. Le plaisir sera la découverte des baies : myrtilles et, partout, cette baie inconnue en France, que les canadiens appellent « baie de mai » et les russes « Jemolost ». La variété que l’on trouve dans les jardins est plus douce, la variété sauvage est astringente, d’autant plus que celle-ci ne sont pas totalement à maturité. Mais je fais confiance en la richesse des baie fraîches et en picore sur le bord du chemin toute la journée.

Une journée à monter sous la bruine. Pas le plus agréable, mais quelle joie quand soudain la taïga s’éclaircit et que nous arrivons sur un plateau d’herbages ! Des chevaux et quelques vaches paissent, tandis qu’une baraque en bois attire les randonneurs : on y vend en effet des « Lipiochka », pour les Altaïens « Nann ». On peut acheter aussi du lait et ces petits fromages secs et fumés qu’on appelle « kourout ». Ils sont faits avec du lait de jument et sont assez piquants. Parsemés en fines tranches dans les lipiochkas, ils donneront un goût agréable. On pourrait comparer ce fromage à du Parmesan. Non par le goût mais par l’usage qu’on peut en faire. Il sera bon en tranches très fines et agréable, râpé, pour parfumer une soupe. Soirée fraîche près d’un petit torrent aux eaux glaciales. Tous contents de se rassemble autour du feu et de dévorer une soupe très riche et bien chaude… La première nuit sera la plus froide. On aura du mal à trouver le sommeil. C’est alors qu’il faut connaître les « trucs » du campeur : utiliser tous les habits que l’on possède pour réchauffer sa couche. Les tee-shirts propres peuvent devenir des matelas, même un pull en laine pourra vous isoler du sol et réchauffer votre dos. Et puis, même si vous n’aimez pas dormir habillé (comme moi), laissez tomber vos habitudes et gardez votre tee-shirt, voir votre laine polaire pour la nuit ! Curieusement, à l’aller comme au retour, ce campement sera le plus froid du trek, et son ruisseau le plus froid des torrents que nous avons bu et touché…

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Jour 3 - 7 août.

Au matin, nous avons le plaisir de voir se déchire le ciel nuageux et apparaître une lézarde de ciel bleu ! Petit déjeuner, thé café et cacha, la bouillie russe. Celui-là sera au riz avec quelques graines. Impossible de mépriser le cacha en randonnée. C’est certainement le meilleur mélange de richesse nutritive, de chaleur, et d’un certain réconfort par mauvais temps…

Nous partons vers les alpages sur notre droite, repassons devant la baraque commerçante et voyons cuire, dans une poêle, un lipiochka. Délicieux pain local – surtout lorsqu’il est encore chaud !

Nous atteignons un sommet de végétation alpine où nous attendent deux grands plaisirs : le premier de voir une magnifique vallée s’ouvrir devant nous, le second de voir le soleil inonder l’ensemble du paysage ! La matinée va consister à marcher le long d’un torrent parmi une immense prairie parsemée de fleurs. Un vrai délice de marcher ainsi sous le soleil enfin installé et sur un relief de haute vallée, sans difficulté pour la marche.

En milieu d’après-midi, nous retrouverons une zone de taïga parsemée de grands sapins très pointus. Le relief est à nouveau accidenté, nous montons, descendons, franchissons par gué quelques ruisseaux. Je glisserai sur une pierre en en franchissant un. Mon bâton casse, plouf ! Une main dans l’eau et un pied ! Cela me permettra de découvrir que les chaussures de randonnée restent confortables même mouillées. Pas d’encombre donc pour la suite du chemin. J’insiste encore sur la qualité des chaussures. C’est tout simplement vital. Des chaussures de randonnées sont crantées, ont une semelle rigide, tiennent bien au pied et supportent d’être humides. Des qualités indispensables. J’ai testé des chaussures basses et le regrette. Des chaussures montantes offrent davantage de confort et de sécurité. Elles soulagent la cheville et peuvent l’éviter, en cas de mauvais glissement, de casser. Un autre accessoire sera utile et gratuit : un bâton ! Bien choisi il sera un aide précieux. Il soulagera votre dos et vos chevilles, vous récupérera en cas de perte d’équilibre, vous aidera à vous déporter en cas de chemin boueux.

En franchissant un ruisseau, Irina et Max, nos guides, nous font remarquer de nombreux pieds de bergénie. Ils feront une délicieuse décoction le soir, seuls ou mélangés avec des feuilles de groseilles ou de cassis (ici ils portent le même nom). Nos guides précisent que, pour l’infusion, nous ne devons ramasser que des feuilles noires, et pas du tout des feuilles fraîches. On appelle la décoction de bergénie, et depuis très longtemps, le « Thé de Sibérie », et ce thé a de nombreuses qualités médicinales. Au début je ne trouvais pas très ragoutant ces vieilles feuilles noires. Mais après avoir subi une décoction d’une dizaine de minutes, le résultat est devenu tout à fait incroyable ! Un véritable délice !

Vers 16 heures nous arrivons à notre lieu de bivouac. Une clairière sous les pins, à quelque pas d’un torrent. On se met à monter le camp, et dès les tentes dressées, on voit chacun partir vers la rivière une serviette sous le bras. Ce sera une toilette bien méritée ! Maria et Matthieu, les deux randonneurs que je suis venu accompagner, vont même en profiter pour laver un peu de linge.

Les hommes coupent des branches, on fait la réserve de bois pour la soirée. D’autres en profitent pour faire une petite sieste réparatrice. Et puis tout le monde se retrouve autour du feu où cuit la soupe et la décoction de bergénie. Sonia, l’adolescente du groupe, qui a eu la générosité d’amener une vieille guitare achetée trois sous mais néanmoins parfaitement juste, vient de découvrir que le table de l’instrument a été défoncée pendant la randonnée. Pour moi, l’instrument est hors service jusqu’au retour vers les serre-joints et colle à bois. Mais Sonia ne voit pas les choses de cette façon. Elle a acheté cette guitare pour le trek et pas question de baisser les bras devant l’incident. Elle va passer plus de deux heures à trouver des solutions pour réparer l’instrument et elle y arrivera ! Elle va tailler une petite cale qui permettra de soutenir la tension des cordes, et, avec du gros scotch, elle va faire tenir tout ça. Et la guitare va presque retrouver sa sonorité originale ! Chapeau Sonia ! Cet instrument va avoir une grande place à chaque bivouac !

Soirée autour du feu, échanges en russe, anglais et français. Quelques chansons de l’accompagnant français, de Sonia qui connaît plein de chansons russes que les autres chantent avec elle. Il ne fait pas froid, le feu luit dans la nuit, le torrent chante et les étoiles parcourent le ciel un peu brumeux. Très agréable soirée !!!

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Jour 4 - 8 août.

Le quatrième jour est le jour où le corps a pris acte de la nouvelle situation et où tout devient « normal ». C’est-à-dire, dans le sens que les Russes donnent à cet adjectif : « bien ». Retour au cacha d’avoine au petit déjeuner, enrichi de morceaux de pommes. Café, thé, infusion de bergénie/feuilles de cassis. A dix-heures nous quittons notre agréable clairière sous les pins. Nous continuons à longer le ruisseau qui va devenir de plus en plus un imposant torrent. Peut-être en est-ce un nouveau ? Car nous avons probablement suivi différents cours d’eau et il semble que celui que nous longeons soit le plus important. D’ailleurs ce sera celui qui descendra du lac, ce que nous découvrirons un peu plus tard.

Nous alternons forêts de pins, ou prairies parsemées de ces étranges sapins qui font penser à des cyprès tellement ils sont étroits et pointus. Puis ce sont des petits buissons bordant la rivière. Parfois nous grimpons pour atteindre un promontoire dominant la vallée, - et nous avons la surprise de découvrir un magnifique paysage avec, en face de nous, la paroi verticale en roche sombre des cimes. Au milieu de tout cela, le lit turquoise du torrent au large lit de galets entrelacé de troncs secs et blanchis par l’eau. Et puis, tout au fond de ce paysage les trois pics couverts de neige de ce massif qui a pour nom Tri Korssavitse, « Les trois grâces ». Les Altaïens, eux, les appellent « Utch Diarajaï ». Dans la vallée partout se dressent des fleurs, aux formes et aux couleurs splendides.

Et puis nous redescendons par des sentiers pierreux que les racines des pins stabilisent, vers les rives du torrent. Lors des poses, tout le monde court y remplir gourdes et bouteilles et se rafraîchir le visage. Il fait très chaud. Je suis en train de m’apercevoir que j’ai pris un coup de soleil sur les mollets. Le soleil de la plage de Novossibirsk n’a pas réussi à me préparer correctement ! Ici le soleil est d’une autre nature : attention !

Les photos me ralentissent en route, et quelques randonneurs, plus âgés, ont du mal à suivre le groupe de tête. C’est pourquoi Irina décide de faire deux groupes, l’un de tête et l’autre de queue. Elle me demande de prendre la tête du second groupe et Max, le deuxième guide referme le convoi.

Visiblement le lac n’est plus très loin. Quel plaisir de pouvoir marcher tranquillement, prendre une photo et une autre, attendre le groupe arrière. Il faut dire que le corps commence à fatiguer, nous devons avoir fait une vingtaine de kilomètres.

Enfin le lac se découvre ! Les trois grâces dressent leurs sommets blancs entre les deux massifs à droite et à gauche du lac. Les Trois Grâces sont constitués de trois sommets, le premier s’appelle « Mechta », le rêve, le second « Skazka », le conte, et le troisième « Krassivitsa », la grâce.

Le lac est d’une magnifique couleur turquoise sur la surface duquel la lumière joue et les reflets s’impriment. A gauche un espace parsemé de pins où plusieurs groupes ont installé leur campement. Il y règne une paix propice à l’échange, la rencontre. On se salue systématiquement en se croisant. Un trait pas très commun pour la mentalité russe… Il arrive même qu’on s’arrête pour échanger quelques mots. Les Russes sont ici au meilleur d’eux-mêmes.

On commence à planter le camp. Max prépare le foyer qui deviendra notre cuisinière. Il est temps maintenant de goûter l’eau du lac. Evidemment qu’elle est froide ! On entend les cris de ceux qui s’y jettent. Matthieu ira jusqu’au milieu du lac, - heureusement que je n’étais pas là ! Il voulait traverser le lac et a finalement renoncé au milieu. On nous dit que l’eau doit être entre 6 et 8 degrés ! Quelques brasses pour moi suffiront. Au moins la toilette est faite !!

La soirée sera très agréable. Tout le monde commence à se sentir très proche. On discute, on blague, on rit. Tout le monde se blotti autour du feu, éclairé par les flammes. Irina confectionnera pendant la soirée un gâteau improvisé d’anniversaire avec les lipiochka que vendent des Altaïens dans leur petite baraque en bois. Matthieu et Maria iront ensuite prendre un banya, le sauna russe qui, à la différence du sauna nordique, est aussi un lieu de toilette. Ils diront de ce banya que c’est le meilleur qu’ils ont pris pendant leur séjour. Alors que je m’étais couché depuis quelques minutes, on a entendu les chiens aboyer. Et puis, soudain, un long hurlement a suivi. Oui, les loups ne sont pas loin… Mais ils ne s’approcheront pas !

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Jour 5 - 9 août.

Nous nous réveillons dans le même état d’esprit où nous nous étions couchés. De plus, le lac est si beau, reflétant les Trois Grâces dans ses eaux turquoise ! Irina nous a expliqué que sa couleur vient de la présence, en suspension, de la poudre d’une roche qui a cette couleur. Je ne connais pas le nom de cette roche, mais j’en ai croisé souvent des éclats sur le chemin. Le rapprochement avec la couleur des lacs et des rivières est évident.

Après le déjeuner, nous partons en randonnée dans une version allégée. En effet, toutes nos affaires sont restées dans les tentes au bord du lac. Il fait soleil, nous prenons le chemin qui remonte tout le lac Bas-Chavlinsky. Le reflet des montagnes, la beauté de la couleur du lac, tout est là pour composer un merveilleux spectacle…

Bientôt nous arriverons à la « Ville des pierres ». Visiblement un édifice bouddhiste, ou chamaniste, ou peut-être le mélange des deux ? Partout des caïrns, un totem, et un mur d'enceinte pour rendre l'édifice plus intime. Nous avons en même temps vue sur les rapides qui plongent dans le lac. Ce sont ces rapides que nous allons maintenant longer. Le chemin est facile, c’est vraiment l’apogée de notre contemplation… Et puis arrive bientôt le second lac, le Haut-Chavlinsky. Plus petit, plus secret, plus rare. Nous commençons à gravir des blocs de pierre, jusqu’à parvenir à une sorte d’aplat dominant le lac. Vue absolument splendide, magique.... Et aussi un magnifique endroit pour déjeuner au soleil ! Pourtant, ce sera au cours de la pause déjeuner que le temps va se mettre à changer progressivement. D’abord un peu de vent, puis sont venus les nuages. Nous nous remettons en route et gravissons les énormes blocs de pierre qui bordent la rive gauche du lac Haut-Chavlinsky. Il faut parfois sauter d’une roche à l’autre sur des failles, monter, descendre entre les gros blocs de granit. Et c’est alors que la pluie va commencer à tomber. Irina décide de rebrousser chemin. Les roches commencent à devenir glissantes et cela devient dangereux. Nous rentrons, l’orage éclate… Et c’est là que, si votre équipement n’est pas adapté, tout vire au cauchemar… A commencer par les capes de pluie. Elles sont indispensables. Plus elles sont grandes, mieux cela sera, car elles pourront vous abriter et abriter en même temps votre sac à dos. Et je conseille aussi des guêtres. Les guêtres empêcheront l’eau de descendre dans vos chaussures. Et enfin un pantalon étanche. Tout ce que je n’avais pas ce jour-là. Le retour a été très pénible…

On arrivera à arriver au camp complétement trempés pour la plupart. Difficile de résister aux trombes d’eau que nous avons eues cet après-midi-là. Au camp la pluie va cesser. Les lipiochkas chauds fabriqués par une vieille altaïenne va aussi contribuer à nous rasséréner. Nous faisons sécher nos affaires sur le feu et puis, la lumière étant magnifique, chacun guette au bord du lac quelque instant magique, quelque fantaisie. Nous ne seront pas déçus...

La soirée sera plus fraîche que la veille, l’ambiance autour du feu moins magique aussi mais toujours assez sympathique. Nous partons vers 10 heures prendre un banya. C’est le tour des hommes. Evidemment il n’y a pas d’électricité dans le banya. Les corps nus se détachent de l’obscurité à la lueur d’une lampe qui a activé un filtre de couleur rouge. Le banya (sauna russe) n’est pas trop chaud, malgré l’eau ajoutée par deux fois sur les pierres. On pourrait y rester des heures. Je sors et, à la lueur de ma lampe, me dirige vers la surface noire du lac. Quand le corps est ainsi chaud, c’est très facile de s’immerger dans l’eau froide. Il faut remonter vite ensuite vers la chaleur du banya. Quelle étrange ambiance dans ce sauna nocturne ! De quoi ramener vers la tente un univers flou de contes des mille et une nuits et passer une bonne nuit.

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