11 février 2018 : Le musée en plein air d'Akademgorodok et son extraordinaire église

La fête russe dite de "Maslenitsa", fête païenne des crèpes (11 février), précédant la chandeleur, nous a donné l’occasion d’approcher un bâtiment que je rêvais de découvrir depuis un certain temps, - mes tentatives du printemps s’étant heurtées à une grille fermée. Il faut dire que la raideur quelque peu excessive de l’institut d’archéologie ne facilite pas la découverte d’un espace pourtant extrêmement intéressant. Et c’est sans doute ce qui motive l’indifférence des agences touristiques locales pour ce lieu.

Il s’agit donc d’un musée en plein air. Pour le visiter, en saison d’été, il faut se soumettre à une procédure un peu lourde, réserver sa place et attendre que l’institut organise avec les inscrits une visite quand son personnel est disponible. Une procédure pas toujours accessible à tout le monde.

En tout cas, la pièce centrale de ce musée est une impressionnante église dont l’histoire est tout à fait passionnante. Cela commence dans le village de Zashiversk, fondé en 1639, et perdu dans la toundra polaire de l’actuelle Yakoutie. L’église a été construite en 1700 et disparaît des mémoires à la fin du XIXème siècle. Pourquoi ? Parce qu’une épidémie de variole va décimer toute la population du village…

Jusqu’en 1929 où, le 4 mai, une expédition découvre l’église dans le village détruit. La découverte est relatée dans le journal d’un certain B. A. Levanov qui s’étonne de la qualité d’une telle architecture, et notamment de sa coupole en alvéoles. Il ne peut pas s’agir de l’œuvre d’un simple menuisier s’exclame-t-il, ou alors il s’agit d’un grand maître !

On parle à nouveau de l’église en 1933 dans le rapport d’une expédition hydrographique : "Anciennement centre administratif du nord-est de la Yakoutie, la ville de Zashiversk n'a maintenant plus de population et il ne reste à son ancien emplacement que les ruines d’une église en bois". Une évocation à nouveau dans un livre écrit en 1957 par V. I. Ogorodnikov « La découverte de la Yakoutie par les Russes au XVIIe siècle et son adhésion à la Russie ». Reprenant cet article, un autre écrit en 1960 précise que « Maintenant il ne reste à Zashiversk qu’un seul bâtiment délabré, une église protégée par l'Etat en tant que précieux monument historique de l'ancienne architecture en bois. " Texte bref mais accompagné d’une photographie éloquente de l’église dite du Saint Sauveur.

Une autre publication de 1968, avec quelques photographies, commença par exciter considérablement la curiosité et la volonté de sauver un bâtiment condamné à l’abandon. D’autant plus que la nouvelle Akademgorodok de Novossibirsk, pourvue de moyens nouveaux, et l’Institut d'Histoire, de Philologie et de Philosophie de la branche sibérienne de l'Académie des sciences d'URSS comportaient quelques professeurs d’archéologie qu’un bâtiment de 1700 intéressait au plus haut point. C’est d’ailleurs à cette période que le musée en plein air a été fondé (sur un premier site, il n’occupe la place actuelle que depuis 1981). Un tel édifice avait donc parfaitement sa place dans ce lieu de sauvegarde et une expédition fut organisée en 1969, avec, pour chef, l’archéologue Aleksey Okladnikov. On se rend à Iakoutsk en avion, où on en profite pour repérer ce qu’on peut retenir des restes du passé. Un inventaire est fait à Iakoutsk, puis une expédition s’envole pour un nouvel inventaire vers Zyryanka sur le bord de la Kolyma. Kolima qui, avant d’être la région des terribles camps soviétiques, était, et est toujours, tout modestement, un fleuve. De Zyryanka un hélicoptère les conduit à Zashiversk et les laisse se débrouiller là. Ces informations ont été empruntées au livre rédigé par A. P. Okladnikov, Z.V. Gogolev et E.A. Asherkov « La vieille ville de Zashiversk ».

Je fais une petite pose à mon exposé pour me replacer, avec une photographie, dans ce musée en plein air, le dimanche 11 février. Devant moi se trouve Daria Shemelina à qui je dois toutes ces informations et la connaissance du livre dont j’ai parlé ci-dessus. Daria est en train de me raconter plein de choses passionnantes sur ce qu’elle tient de ses professeurs architectes.

Daria est très curieusement une spécialiste des fortifications de Vauban. Pour l'auteur de ce blog, originaire de Besançon, c’est forcément parlant ! Docteur en architecture elle a été l’élève de Nikolay Zhurin et de Sergey Balandin, tous les deux membres de l’expédition de 1969. Cette première expédition avait pour but de faire l’ensemble des relevés nécessaires au démontage qui se ferait majoritairement dans l’exploration suivante, en 1970. Les deux futurs professeurs de Daria ne sont pas archéologues comme la majorité de l’équipe et notamment le directeur de l’expédition, A.P. Zaradnikov. Ils sont professeur d’histoire de l’art (Balandin), thésard et futur chef de la Chaire d’Histoire de l’Architecture à l’académie d’Architecture (Zhurin). Pourquoi ces architectes ? Parce que les archéologues avaient besoin d’eux pour réaliser les plans de l’église, la structure du bâtiment, et l’ensemble des relevés qui permettraient le démontage et surtout le remontage. Bref, tous les problèmes d’architecture qui n’allaient pas manquer de se poser pour démonter, et remonter quelques milliers de kilomètres plus loin, un tel édifice. Pas de démontage en cette première expédition excepté le clocher.

Daria, bien sûr, a entendu Nikolay Zhurin, dont elle a été l’élève pendant sept ans, lui raconter cette drôle d’expédition. Tout d’abord il y avait le problème de la variole qu’on risquait bien de ressusciter en déterrant le Saint Sauveur. Mais ce détail n’inquiétait pas plus que ça ces passionnés tout à leur ouvrage ! Il y avait aussi le problème bien palpable du permafrost qui interdisait, vu la dureté du sol, de planter des tentes. Il a donc été décidé de dormir dans l’église, avec le fantôme de la petite vérole (nom donné à la variole) sous leur matelas. Et puis le directeur de l’expédition, Aleksey Okladnikov, était diabétique. A l’époque il n’y avait pas de seringue jetable pour l’injection d’insuline. Il fallait donc faire bouillir la seringue avant chaque injection. Voilà les quelques aventures rapportée par Daria. Je pense qu’il est difficile d’imaginer les conditions de travail qu’on pouvait avoir à l’époque. Quelques extraits du livre cité expriment les difficultés qu’ils avaient eues à se nourrir correctement. L’un d’eux regrette leur méconnaissance totale de la chasse qui aurait pu leur éviter un régime assez pénible.

Les membres de l'expédition à Zashiversk, 1969 (de gauche à droite): Le photographe V. M. Semenov, jeune chercheur associé M.I.Ugrin, photographe L. L. Greb, caméraman O. G. Maksimov, candidat des sciences historiques. V.Gogolev, jeune chercheur. A. Ivanov, académicien AP Okladnikov, Professeur IV Makovetsky, E.A. Ashchepkov, candidat à l'architecture SN Balandin, architecte Nikolay Jourine

La deuxième expédition a eu lieu l’année d’après avec une équipe entièrement composée d’archéologues avec A.P. Derevyanko à leur tête. Ils vont donc, aidés d’un hélicoptère, procéder au démontage de l’église. Les rondins et l’ensemble des ouvrages en bois ont été transportés sur une barge descendant la rivière Indiguirka, tandis que le haut du clocher s’est envolé avec l’hélicoptère ! Et voilà comment le Saint Sauveur enfin sauvé s’est retrouvé dans le musée en plein air de Novossibirsk. Depuis, les archéologues ont pu, au fil des archives, remonter à sa conception, pour finalement l’attribuer au philistin Andrey Khabarov.

Il n’y a pas que cette merveille dans ce musée. Bien qu’elle en soit naturellement la perle rare. On y trouve aussi une tour cosaque Yuil'skiy (ou Kazymskiy), partie d’une forteresse qu’on appelait “ostrog”. Elle a été importée de la haute région de l’Ob, une région frontalière dont la surveillance était assurée par les Cosaques. On y trouve aussi un grand nombre des stèles en pierre et des statues de diverses époques, du Paléolithique au Moyen Âge. Les souriantes « baba » des Huns, et quelques pierres plus anciennes gravées par des hommes de la préhistoire. Une yourte aussi où sont exposés des objets en bois trouvés lors des fouilles sur le plateau d’Oukok, où a été trouvée l’étonnante princesse des glaces aux membres couverts de tatouages raffinés.

On y trouve aussi un grand nombre de pierres dressées et sculptées. Les souriantes « baba » des Huns, et quelques pierres plus anciennes gravées par des hommes de la préhistoire. Une yourte aussi où sont exposés des objets en bois trouvés lors des fouilles sur le plateau d’Oukok, où a été trouvée l’étonnante princesse des glaces aux membres couverts de tatouages raffinés.

Un bien beau musée donc et, à mon avis, pas assez souvent ouvert au public. En tout cas, en ce jour de fête de la chandeleur, les portes étaient grandes ouvertes et le site envahi d’un monde familial très sympathique. Des toboggans de glace avaient été faits pour les enfants, un château de glace, un mas dressé pour que les plus habiles aillent détacher un cadeau à leur faîte. Un tour en troïka était aussi proposé gratuitement à qui daignait bien faire la queue. D’ailleurs j’ai le témoin d’un petit drame à ce propos. Tout petit mais quand même impressionnant. J’avais remarqué que la troïka avait tendance, après le virage derrière l’église, de glisser un peu brutalement dans un dénivelé du chemin. Je m’étais donc posté là, non pour saisir un accident mais pour avoir un joli point de vue dans le sens de la lumière. En outre j’avais opté pour les prises de vue en rafale afin de choisir le meilleur cliché dans l’action. C’est alors que le drame s’est produit. Tout à coup le traîneau s’est penché, penché, et presque couché sur le côté. Un premier homme est tombé, puis un deuxième, puis une femme dont malheureusement la jambe s’est coincée dans les jambes de quelqu’un d’autre. On voit une spectatrice, venue elle-aussi faire quelques clichés, courir affolée derrière le traîneau déversant ses passagers. Elle a eu aussi peur que les victimes. Seule la femme à la jambe coincée a semblé avoir souffert de l’accident. Elle s’en tirera avec un bon bleu. Quant au cocher, il a ralenti la cadence de ses fougueux destriers pour les tours suivants. Je comprends son plaisir à donner du mors à ses fougueux chevaux absolument magnifiques.

Voilà pour ce sympathique dimanche après-midi. Un groupe folklorique local l’animait de jeux, de rondes folkloriques et de chansons et, dans le local du musée, on proposait de déguster des crêpes, avec du miel, de la confiture de canneberge et du thé ou du morse, sorte de nectar de baies (canneberges, airelles…). Un évènement typiquement russe dans un lieu célébrant la mémoire des peuples de Sibérie, les russes et les natifs de la région. Je termine cette page de blog par une photo de ma fille et sa maman, car évidemment elles étaient avec nous. Comme les adultes, les enfants ont adoré cette célébration !

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14 avril 2018 : Réunion de travail avec nos partenaires - la création de notre catalogue

Nous attendions avec tant d’impatience ce moment si important pour le développement de notre activité touristique que ce fut avec émotion que nous sommes arrivés dans la station de Belokourikha. Nous avons déjà beaucoup parlé, et dans de nombreux blogs, de Belokourikha, ce qu’on pourrait appeler « la » station touristique de l’Altaï, en tout cas du Kraï de l’Altaï. Il suffira de regarder les sommaires de nos blogs pour la découvrir aussi bien en été qu’en hiver.

La journée de travail que nous avons programmée pour ce 14 avril est la suite logique de notre visite au salon du tourisme de Lyon ainsi que de nos rencontres à Paris. Elle devait mettre les partenariats engagés avant le départ pour la France à l’épreuve de nos objectifs : la réalisation de notre catalogue de voyages pour 2018/2019. Suite au travail efficace de phoning mené par Andreï, nos partenaires ont globalement répondu à notre invitation. Nous avons aussi failli réunir toute l’équipe de francaisensiberie.com, sauf qu’une maladie a retenu Alecia à Novossibirsk et que l’absence d’avions réguliers venant de Moscou pendant le week-end n’a pas permis à Alexeï Jarkov d’être parmi nous. Le coeur y était pourtant, de son côté comme du nôtre ! On a donc pu remarquer à nos dépens que les compagnies aériennes ne facilitent pas la venue des Moscovites en Altaï le week-end…

En tout cas toutes les agences touristiques invitées étaient là. Quant aux sites réceptifs et à leurs représentants, le oui jeté au départ a été contrarié par différents facteurs, et en premier lieu par la fonte des neiges et leurs inondations qui coupent bon nombre de routes descendant des montagnes d’Altaï. Ce ne sera pas trop difficile de les recontacter, les sujets à aborder n’étant pas aussi complexes que le montage des itinéraires que nous avions à mener avec les agences de voyages. C’est pourquoi nous avons apprécié qu’aucune d’entre elles ne nous ait fait faux bond, et même que de nouveaux partenaires soient venus se présenter et réfléchir avec nous avec beaucoup de pertinence.

Pourquoi avoir décidé cette rencontre à Belokourikha ? Parce, d’abord, la station se trouve à proximité de la majorité de nos partenaires. Mais surtout parce que le domaine de l’hôtel SPA « Rossya » a bien voulu nous inviter à mener cette rencontre dans ses murs, et particulièrement dans son hôtel bussiness. Une salle de réunion très bien équipée, le déjeuner et le dîner pour tous les participants, et deux nuitées pour Andreï et moi nous ont été gracieusement proposés. Un engagement qu’il nous faut vivement remercier. Nous référons à notre blog pour qui souhaiterait découvrir le magnifique domaine créé par Fédor Elfimov et sa femme qui nous avaient si gentiment reçus cet hiver.

L'hôtel Business Rossya
La façade de l'hôtel business Rossya à Belokourikha

La matinée de cette rencontre a consisté à la présentation des personnes présentes, des objectifs et des modalités de cette journée, et à faire un bilan des contacts pris en France au mois de mars dernier. Il était aussi question de rendre compte des demandes et des remarques qui nous avaient été faites par les agences françaises, des idées qui ont surgi des discussions avec les représentants d’agences françaises mais aussi avec certains acteurs particuliers du tourisme : des voyageurs blogueurs, des auteurs… Ce qu’illustre cette photographie prises alors que j’étais en train de parler d’un projet de trek géant en camping-car !

Après un déjeuner pris dans le grand self de l’hôtel spa, nous sommes revenus dans notre salle de réunion pour des ateliers de 30 minutes avec chacun de nos partenaires. Nous avons pu pendant tout l’après-midi discuter des propositions d’itinéraires qui nous étaient faites, faire parfois des choix ou affiner des détails, discuter des prix et même inventer un nouveau concept à partir de ce que nous présentait notre partenaire et ce dont il nous avait parlé auparavant.

Un formidable travail mené avec rigueur et en même temps bonne humeur. Andreï et moi d’un côté, et chacun de nos partenaires à tour de rôle. Il semble que tous nos invités aient apprécié le duo que nous formons Andreï . Je rappelle qu’Andreï m’a déjà beaucoup accompagné lors de ma première résidence en Altaï en 2012. Des moments à voyager ensemble qui nous ont permis de très bien nous connaître et nous apprécier. Depuis, nous nous sommes revus régulièrement et notre rythme de travail s’est considérablement densifié depuis cet hiver, entre le temps passé à accompagner la tournée de Paris Sepia, puis à préparer mon voyage en France, et enfin à préparer cette rencontre. La présence de tous ceux qui sont venus à Belokourikha est le fruit de son travail acharné et c’était un vrai plaisir d’associer nos compétences pour réussir les objectifs fixés pour cette journée, et même, disons-le, pour les dépasser. Car il s’est vraiment produit quelque chose qu’il est difficile à définir, mais dont on voyait le résultat sur les visages à la fin de la journée. Un plaisir à être ensemble de ces professionnels venus de Biisk, Gorno Altaïsk, Barnaoul ou de villages en Altaï, qui ont réussi à échanger entre eux des idées, des projets, tout cela autour du projet de francaisensiberie, tout le monde comprenant qu’il y a plus à gagner à travailler en réseau plutôt qu’à s’enfermer chacun de son côté.

Elena Krassoulina, agence Piatnitsa
Victor et Tatiana Chalimovy, village de Bechpeltir
Vladimir et Mariana, Altaidive
Nina Petrovna et Natalia Romanova, Mir Poutichestvy
Irina et Alexeï Savtchenko, Alaktu
Alona Borobieva, Altaï Mix

La prochaine étape sera donc la publication de notre catalogue pour le début du mois de mai. Nous donnons donc rendez-vous à nos lecteurs, qu’ils soient professionnels ou simplement amateurs de voyages, pour découvrir les fruits de cette journée d’échange et de rencontres. Il y aura des choix variés, de grandes nouveautés par rapport à ce qui est présenté actuellement sur le marché. Je termine aussi pour dire que cette rencontre a aussi été pour moi l’occasion de faire un petit cours d’interculturalité à ces professionnels russes du tourisme. J’ai été écouté avec une grande attention, beaucoup d’intérêt et parfois d’amusement. Tous ont très bien compris qu’il vaut mieux connaître son client pour le recevoir le mieux possible. Et les Russes adorent qu’on leur raconte le mode de vie des Français, à commencer par leur repas traditionnel qui, ne l’oublions pas, fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco !

Une photographie réalisée à la fin de l'après-midi, juste avant de partir pour le repas du soir

Après une deuxième nuit dans une chambre très bien équipée et très agréable de l’hôtel business, nous sommes remontés à Barnaoul avec Alona de l’agence Altaï Mix qui a accepté de nous accompagner à l’aller comme au retour dans sa magnifique Mercedes break de vingt ans d’âge et ses sièges en cuir ! Un voyage qui nous a permis d’apprendre l’appartenance d’Alona au peuple des Koumandines. Il était évident que nous allions ensemble développer un itinéraire à la rencontre de ce peuple natif d’Altaï pour lequel j’avais déjà écrit un blog, et même un roman qui hélas, n’a pas encore trouvé d’éditeur. Mais qui sait, cela viendra peut-être un jour ! Une dernière photo avec Andreï et Alona avant notre départ pour Barnaoul.

Merci à elle, merci à tous d’être venus et un immense merci à l’ensemble Rossya de nous avoir accueillis, ainsi qu’à Alexandre Gritsenko, Chef du département du développement, pour nous avoir accompagné et veillé à ce que tout se passe bien du matin jusqu’au soir de cette journée qui marquera une étape clé du projet de francaisensiberie !

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6 juillet 2018 : Les écrivains Christian Garcin et Tanguy Viel à Novossibirsk

Le temps passe très vite lorsqu’on a décidé de s’installer dans un nouveau pays et surtout d’y vivre, - entendons par là « y gagner sa vie ». Le temps passé au lancement de francaisensiberie est quelque peu invasif et ce blog doit être trop souvent mis en jachère pour que le reste du projet puisse avancer. Mais les graines sont semées et le soleil est bien présent en ce mois de juillet en Sibérie, - la germination est donc en cours ! C’est donc une belle occasion que la visite à Novossibirsk de deux écrivains pour recoller le bâton rompu de ce blog ! Alors d’où viennent-ils ces écrivains, que font-ils ici, et pourquoi mes collègues de l’Alliance Française de Novossibirsk ont-elles été chargées d’accompagner leur court séjour ?

L’Alliance Française, pour commencer par l’organisme où je travaille, fait souvent office de relai des projets initiés par l’Institut Français de Moscou. Nous avons eu une artiste, Elizabeth Saint-jalmes, puis un groupe de musiciens de jazz et samedi 6 juillet c’étaient deux écrivains français, Christian Garcin et Tanguy Viel.

Mais leur présence n’était pas due qu’à la programmation culturelle de l’Institut Français. Elle est liée à un projet des deux écrivains en accord avec leur éditeur. L’initiative en revient à Christian Garcin. Auteur du voyage, l’œuvre de Christian Garcin est intimement lié à ses expériences vagabondes. La Chine, le Japon, Tibet, Patagonie, Amérique, la liste est longue des pays qu’il a visité et qui ont inspiré ses romans, carnets de voyages ou ses chroniques. Mais la Sibérie occupe une place toute particulière dans cette liste, notamment dans « Les nuits de Vladivostok » où je l’ai rencontré (dans le livre je veux dire), jusqu’à dernièrement dans un petit livre aux allures de contes « Les papillons de la Léna ». Christian Garcin s’est beaucoup intéressé au cours des fleuves, la Léna disions-nous, l’Ienisseï et bien sûr le Baïkal qui a une place toute particulière dans « Les nuits de Vladivostok ». C’est donc dans ce processus de voyages suivi de livre que le projet qui l’a conduit ici appartient. L’idée était à peu près celle-ci : faire un tour du monde sans quitter le sol. Christian Garcin et Tanguy Viel se connaissent depuis quelques années. Ecrivains également connus, bien que quatorze ans les séparent, ils se sont croisés dans plusieurs manifestations et grandes messes littéraires qui peu à peu en ont fait des amis. Christian avait donc fait part à Tanguy de son désir de tour du monde sans décoller, jusqu’au jour où Tanguy lui propose de l’accompagner. Une réunion de deux noms connus qui a permis de convaincre leur éditeur de les soutenir dans leur désir commun. C’est ainsi qu’ils sont partis vers l’Ouest, en paquebot vers les Etats-Unis.

Christian Garcin - Tanguy Viel

Un peu plus de trois mois après leur départ vers l’Ouest, les voici qui rentrent vers la France depuis l’Est. La logique de la sphère est ainsi : vous allez toujours vers l’Ouest et vous vous retrouvez à l’Est ! Comme quoi cette affaire de conflit entre l’Ouest est l’Est est une pure absurdité ! En revanche, cette idée faire un tour de la planète « centimètre par centimètre » comme ils le disent va évidemment cultiver une vision de la terre et des mondes qui la peuplent bien spécifique et personnelle et ne manquera pas d’aboutir à un livre plein d’intérêt. Je leur laisse la parole pour exprimer leurs idées à propos de cette vision des hommes et de l’espace qu’ils ont poursuivi :


Nous nous sommes donc retrouvés, avec Léna Yourieva et Deborah Leklou, l’une chargée de la promotion culturelle et l’autre travaillant comme Volontaire Internationale à l’Alliance Française. Après une visite de la chapelle qui matérialisa le centre de l’empire russe, nous sommes partis visiter le musée ethnologique qui se trouve sur la grande place Lénine. Un très bel espace que les deux écrivains ont parcouru attentivement, des salles des ethnies originales de Sibérie à celles plus spécifiquement russes à l’étage, pour finir par une très belle exposition sur Novossibirsk en noir-et-blanc. Une visite qui peut s’avérer très intéressante pour les voyageurs qui, comme Christian et Tanguy, font une halte rapide dans la région. Les cartes des ethnies natives de Sibérie ; les costumes qu’on y découvre ainsi que quelques objets - du culte chamaniste aux plus rudimentaires instruments de pêche ou de chasse - les « parures » des animaux chevauchés (chevaux, rennes), selles, mors et étriers. De quoi permettre au voyageur de passage de se sensibiliser à l’épaisseur humaine de ce territoire et d’apprendre, comme moi, que la région de Novossibirsk appartenait autrefois au territoire des Tatares.

Christian Garcin - Tanguy Viel

Et puis l’heure est venue de la rencontre située au café Pitchii, près du grand cinéma Pobieda. La plupart bien sûr étaient étudiants de l’Alliance Française, mais cependant, une traduction simultanée aurait certainement permis au public de mieux s’immerger dans les pensées des deux écrivains voyageurs. Mais enfin, il y avait d’excellents locuteurs du français dans la salle qui n’ont pas manqué un mot. On a senti aussi très bien la complicité des deux hommes, se coupant rarement la parole, se partageant les réponses et offrant chacun un point de vue légèrement différent, ouvrant la perspective et laissant présager un livre à quatre mains passionnant.

Après la rencontre une petite promenade devant le grand opéra constructiviste et ses monumentales statues, l’occasion de réaliser un portrait des deux écrivains sur un fond cohérent et complémentaire, comme un champ-contrechamps dans le cœur de la ville.

Christian Garcin - Tanguy Viel Christian Garcin - Tanguy Viel

Nous avons terminé leur journée de visite dans un restaurant russe typique, le « Pietchki Lavotchki », un nom inspiré d’un film de l’écrivain réalisateur Choukchine qui n’a malheureusement pas franchi la frontière d’URSS, malgré son réalisme rural assez rafraîchissant. Un dernier échange sur ce que les uns savent, que les autres ignorent, et surtout une façon de se connaître un peu plus en profondeur. Une très belle demi-journée avec deux hommes attachants, sympathiques et doux. A l’addition Christian m’a beaucoup impressionné par ses capacités de calcul mental ! Une capacité certainement très importante pour le voyageur qui doit être toujours en mesure d’évaluer le coût réel d’un achat, quel que soit la monnaie en cours dans le pays visité ! Ils sont repartis vers leur bel hôtel Marriott, à côté de l’Opéra, et dont le style néo-art nouveau est une vraie réussite. Comme quoi l’Institut français ne fait pas les choses à moitié !

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Dimanche 7 juillet 2018 : Une journée au festinal d'Oust-Aleous

Deux visiteurs sont venus un jour à l’Alliance Française et Irina, la directrice, m’a proposé de les rencontrer. Il y avait Sergueï Tchesnokov et son assistante et ils s’occupaient de l’organisation d’un festival des cultures internationales. Ce festival aurait lieu le 7 juillet dans une base touristique en bordure de la retenue de l’Ob, à 140 km au sud de Novossibirsk, un peu avant la ville de Kamen Na Obi qui marque le début de la retenue qui deviendra ce qu’on appelle « La mer d’Ob ». Retenue qui a pour but de fournir l’énergie de la centrale hydro-électrique de Novossibirsk.

On m’a donc invité, en tant que Français, à interpréter quelques chansons françaises. Quatre, exactement. On passerait me prendre chez moi et on me ramènerait le soir. A huit heures le matin du jour « j », une certaine Irina m’attendait devant mon immeuble. Elle parlait français et j’ai appris qu’elle organisait des voyages dans la région/république de Khakassie. Une région encore peu connue mais qui recèle j’en suis sûr de grandes potentialités touristiques. Sa capitale est Abakan et j’ai appris qu’on y trouve des sources thermales que j’aimerais vraiment beaucoup visiter un jour. Dommage que nous ne nous sommes pas revus avec Irina dans la journée, comme si elle s’était fondue dans la masse des festivaliers.

En chemin, après deux heures environ sur une route parfois très bonne, parfois carrément mauvaise, nous avons aperçu un panneau qui nous indiquait le chemin menant à la base d'Oust-Aleous. Un chemin de terre parmi les pins sibériens, délice de silence et de senteurs résinées. Puis nous arrivons enfin à la base. « Enfin » car le chemin malmène quelque peu les véhicules et les passagers ! La base se trouve donc au bord d’un bras de l’Ob qui constitue comme une petite baie intérieure à l’abri des turbulences du fleuve. L’eau chauffe certainement un peu plus vite que dans le lit principal et on a aménagé une petite plage, des portiques s’avançant dans l’eau et permettant tout aussi bien la promenade que les plongeons des baigneurs.

Sous les pins, encore, sont disséminés d’autres bâtiments, gîtes, bungalows, restaurants, box de toilettes, - le tout distribué par une rue principale où l’on est en train d’installer les stands du festival. Chaque communauté y a son stand bâché, mais surtout les communautés installées en Russie comme les Tatars, Kirghizes, Ouzbeks, Arméniens, sans oublier bien sûr les Russes en habits traditionnels. Il y avait quand je suis arrivé une ambiance particulièrement joyeuse. Des petits groupes se constituaient autour d’un instrument (souvent l’accordéon) ou de quelques chanteurs et tout le monde se mettait à chanter, à rire aussi parfois et à danser bien sûr ! Les costumes riches de couleurs font ressortir le charme des visages. Dans ce contexte il n’y a pas que la beauté qui accroche l’œil, il y a aussi le pouvoir séducteur des visages de tous les âges, pourvu qu’ils aient quelque spécificité, un caractère bien appuyé, « une gueule » comme on dit en français. Et cette joyeuse assemblée n’en manquait pas.

Dans les allées on se fait inviter, et surtout si on a l’air d’un étranger de l’étranger ! Car il y a deux sortes d’étrangers pour les Russes. Les étrangers de l’intérieur, ceux « de nos anciennes républiques » comme ils le disent encore. Eux sont à moitié étrangers, et d’ailleurs ils bénéficient de l’administration russe de faveurs particulières comparé aux étrangers-étrangers… comme moi. Si je n’avais pas été étranger-étranger par exemple, j’aurais pu rester en Russie après mon mariage. Mais j’ai dû repartir tous les trois mois, pour trois mois en France. Et j’aurais tendance à dire que cette différence est en partie responsable de l’échec de ce mariage. Mais bon… En revanche, ici, au festival d'Oust-Aleous, c’était un peu l’inverse. Ma qualité de Français, visible par je ne sais quel signe distinctif, me valait un intérêt particulier et une sympathie immédiate. On me happait au passage, m’invitant à déguster un pirajok (petit pain fourré, sucré ou salé) ou même un samagon, la goutte locale. J’ai donc goûté à beaucoup des mets appétissants présentés sur les stands, donc rien déjà que la vue est un vrai délice !

Les costumes défilaient, se frottaient dans ces petites assemblées chantant ou dansant, et il y avait partout une joie particulière, pas habituelle dans les rues de Russie. Mais c’est un peu un des traits de la mentalité russe, le fait de mettre invariablement chaque chose à sa place. On ne sourit pas dans les rues parce que la rue ce n’est pas un lieu d’échange. Mais les intérieurs russes peuvent être très joyeux. Et là, c’était jour de fête, alors le sourire était de mise. Chaque chose à sa place, et chaque humeur. J’ai été assez amusé de ce groupe de musiciens chanteurs ou chanteuses. Je ne connais pas le nom de cette performance, mais il semble que cela se pratique jusqu’en Europe centrale puisque je l’ai déjà rencontré en République Tchèque. Le principe est une mélodie avec quelques éléments constants, et le reste est une improvisation. Ni en tchèque ni en russe je ne suis en mesure de comprendre, mais les visages indiquent qu’il y a de la malice dans ces paroles, du commérage bien aiguisé, et peut-être même quelques paillardises. Dommage que je ne comprenne pas, je suis sûr que j’en tirerais bien des secrets à propos de la mentalité souche de l’éternelle Russie !

Et puis est venu le temps de l’inauguration et des discours. Une étape incontournable en Russie. Cela a été l’occasion de prendre connaissance de la petite scène ou chacun allait à tour de rôle présenter un petit échantillon de sa culture. Après l’inauguration ont donc commencées les prestations. Chaque artiste ou groupe avait environ 10-15 minutes. On y trouvait beaucoup de produits d’ateliers artistiques animés par des associations ethniques. Une école de quartier ou de village, une association kirghize, turkmène ou Tatare. Il y avait même des chinois, des allemands… et un français bien sûr, avec un mélange de chansons des autres et des siennes : « La fille qui dort en pyjama » par exemple…

Après avoir attendu mon tour de chant je me permets une petite baignade. L’eau est d’une température agréable, de jeunes gens plongent depuis le portique, quelques familles étendues sur la plage, - une ambiance assez calme et reposante.

Mais déjà Sergueï vient me chercher : cela va être mon tour pour la dernière chanson. J’imaginais ce qu’ils avaient appelé la soirée gala un peu plus tard. Mais tout le monde est déjà devant la scène. En fait, à 19 heures tout sera terminé. J’ai donc juste le temps de m’habiller et de me rendre vers la scène. Encore cinq minutes et on appelle « la délégation française, Philippe B. Tristan ». Je suis donc une délégation à moi tout seul et interprète ma chanson « Bilal Hypnose ». J’aurai juste le temps de prendre le dîner avant qu’on vienne me chercher pour le retour. Un minibus nous ramènera à Novossibirsk, - qui me fera même l’honneur de me reconduire jusque devant chez moi.

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Mercredi 12 septembre 2018 : Première journée voyage en Altaï

Nous commençons un voyage de huit jours qui sera un voyage test d'un itinéraire mis en place par une société parisienne et qui sera mis en place conjointement avec notre partenaire, la société Alaktou.

Nous accueillons à l'aube Nathalie et partons directement à Gorno-Altaïsk afin de rejoindre le magnifique musée Anokhin. Nous sommes pressés par notre rendez-vous avec la princesse d'Oukok car elle ne sera visible que cinq fois en ce mois de septembre, et aujourd'hui jusqu'à seulement 13 heures.

Comme prévu, et grâce à la conduire rapide et malgré tout prudente d'Andreï, nous entrons dans le musée à 11h30 et nous dirigeons directement vers la salle consacrée aux fouilles des kougans (tumulus) Ak-Alakha 1, 2 et 3. La princesse a été découverte dans le kourgan N°3. Oukok est le nom des plateaux où les kourgans ont été découverts, une zone à la frontière du Kazakhstan et à deux pas de la frontière chinoise. J'ai plaisir à voir comment les altaïens de Gorno-Altaïsk ont décidé de montrer la momie de ce pauvre corps de femme. Les photos étant interdites, je ne pourrai pas joindre l'image à la parole. Donc un voile recouvre une grande partie du corps de cette jeune femme de 25 ans qui serait morte, nous apprend la jeune gardienne de la salle, d'un cancer du sein. Cette marque de respect autant que d'intimité est je trouve très appréciable. Dommage qu'elle ne permette pas de voir davantage de ses fabuleux tatouages, dont seule une partie de celui qu'elle a à l'épaule gauche est visible. Mais pour le reste, cette pudeur qu'on lui a rendue fait montre de qualités humaine qu'on ne peut apprécier. Qui pourrait souhaiter que son corps à ce point abîmé par le temps soit jeté au regard du tout venant sans aucune protection. D'autant plus que ce dernier vêtement apporte à la gisante, en dévoilant seulement ses mains dans la partie centrale de son corps, une attitude assez émouvante. En effet les mains se chevauchent dans un mouvement presque tendre, avec des longs doigts qui semblent ainsi retrouver une partie de leur charme, de cette capacité à nous émouvoir, que la mort et le temps semblaient avoir volés.

Nous avons ensuite continué la visite de ce magnifique musée où rien n'a été omis. Le bâtiment est très réussi vu de l'extérieur comme de l'extérieur. Ses montées d'escalier par exemple sont d'une sobre beauté, chaque salle est assez vaste et aérée, les explications, les articles présentés, tout est fait pour satisfaire à la fois le regard et l'esprit. Nous avons croisé des enfants qui, malgré leur très jeune âge, ne cessaient d'interroger leurs parents, signe que le musée avait réussi à éveilleur leur curiosité et leur désir d'apprendre. Une très belle réussite culturelle et scientifique à ne manquer sous aucun prétexte !

Après un déjeuner bien mérité Andreï va nous faire visiter la ville. Nous y verrons le grand théâtre qui était en train de préparer un spectacle "Sakha Yakoutia", que malheureusement nous n'avons pu ni approcher ni photographier. En tout cas la culture Yakoute allait y être très présente vu les costumes et les instruments de musiques traditionnels entrevus. Dommage que nous ne puissions pas voir cela un jour...

Plus tard nous visiterons un ensemble d'églises en bois assez jolis, bien que de création relativement récente.

Enfin nous avons rejoint la voiture, bien contents de se réchauffer un peu car il faisait plutôt froid en ce mercredi 12 septembre. Mais on nous annonce un réchauffement dès demain. Cette fois nous quittions Gorno-Altaïsk pour nous diriger vers le village de Tchemal, un des lieux les plus connus des russes en Altaï. Nous avons repris la Tchouïsky Trakt et longé le lit de la rivière Katoun. Parfois quelques trouées de soleil ravivaient les couleurs que la grisaille nous avait enlevées. Entre les rochers couverts de pins sibériens, de sapins et de mélèses et la Katoune turquoise, la route peu à peu prenait ce visage qui a fait sa réputation. On dit en effet de la Tchouïsky Trakt qu'elle est une des plus belles routes du monde. Nous verrons de jour en jour comment peu à peu elle change de visage, selon les paysages qui la bordent. Car la variété est un des atouts de sa beauté.

Un petit arrêt dans la base de Barangol pour découvrir que, depuis 2012 où je l'avais découverte, elle n'a pas cessé de se modifier et d'évoluer. On y a ajouté d'abord une piscine, et maintenant une seconde. Le bâtiment principal a disparu pour être reconstruit à un autre endroit. Le magnifique pont suspendu a été repeint. Un très bel endroit gâché, pour Nathalie, par cette grande cage où un ours est enfermé pour être montré aux enfants. Un détail qui a un peu gâché la visite à Nathalie qui ne supporte pas une telle captivité d'un animal sauvage. A part ce regrettable détail pour qui partage la sensibilité de Nathalie sur la question, la base est située sur un très beau bras de la Katoune et offre, l'été, un festival de marionnettes et de poupées d'art de toute beauté.

Dernier fragment de notre voyage du jour qui nous fera quitter la Tchouïky Trakt pour emprunter la Tchemalsky Trakt menant à notre destination. Le lit de la Katoune est toujours sur notre droite et nous arriverons bientôt dans ce charmant village de montagne pour nous installer dans une maison d'hôte très soignée et joliment aménagé. Une belle récompense pour nos corps fatigués ! Et la fin de notre première étape !

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Jeudi 13 septembre 2018 : De Tchemal à Outch-Enmek.

Lever dans notre charmante maison d’hôtes, avec une équipe de propriétaires très accueillants. Andreï nous conduit sur une hauteur du village où se trouve une petite église dans un bois de pins. C’est le terminus de la route qui mène à Tchemal. A côté de l’église, les bâtiments du monastère où vit encore aujourd’hui une communauté de nonnes.

Ensuite nous descendons un chemin, quelques escaliers, et traversons une zone de kiosques en bois proposant des souvenirs aux touristes. Encore quelques marches et nous arrivons devant le pont suspendu qui a fait la réputation du lieu. Andreï nous explique l’histoire des lieux. Tout a commencé en 1855 lorsqu’un évêque du nom de Parphère a consacré l’île à l’apôtre Matthieu et l’a nommé Patmos en l’honneur de l’île grecque du même nom où le saint apôtre Jean le Théologien était allé prier. Ces références théologiques sont importantes dans le sens où, sans ces références, la destruction aurait eu raison de ces lieux en bois si faciles à faire disparaître. Car des destructions il y en a eues. En 1849 on construit une première église, en même temps qu’on installait ici un camp de mission spirituelle. Le but étant clairement de convertir un maximum de locaux à l’orthodoxie, la religion officielle de l’empire russe. En 1875 on déclasse la première église, l’utilise pour loger les missionnaires et on en construit une nouvelle plus vaste. Mais vingt ans après on reclasse la vieille église pour la consacrer à la « mère de Dieu ». C’est cette église qu’on va déplacer en 1915 sur l’île entourée par deux bras de la Katoun, soixante ans après que Parphène ait consacré l’île. Elle est devenue l'église de Notre-Dame, Mère de Tous les Affligés, et un premier pont suspendu a été construit pour y conduire.

En 1920, le régime soviétique détruit le pont ainsi que la petite église. Il faudra attendre 80 années et l’arrivée d’un couple de missionnaires venus de Moscou pour que l’on reconstruise l’église et le pont suspendu. Il en a été de même de l’église que nous avons d’abord vue dans le petit bois au-dessus. Chaque régime soigne ses symboles. Mais pour ce qui est de cette île de Patmos, surgissant sur le cours à la couleur si caractéristique de la rivière Katoun, c’est une belle réussite de l’orthodoxie. Une véritable merveille.

Andreï nous mène ensuite le long d’un sentier qui sillonne sur le flanc de la montagne. En bas, le lit turquoise de la rivière. Une agréable promenade jusquà un petit barrage. Incontestablement, l’île de Patmos et ses environs sont un des joyaux de l’Altaï. La matinée fut comme enchantée par cette visite.

Nous repartons ensuite en direction de la Tchouïsky Trakt jusqu’au village de Tchepoch où se trouve le musée des « dix manches ». Dommage que le nom ne soit pas originalement en français, le jeu de mots aurait été parfait. Il s’agit d’un musée de culture traditionnelle russe où Anna va nous faire découvrir la symbolique des poupées de chiffon russes. Cette poupée, que l’on trouve très souvent dans les foyers russes, n’est pas qu’un jouet pour les enfants. C’est un véritable talisman. Et comme pour chaque talisman il faut des signes, des symboles, des codes plus ou moins secrets. Anna va donc nous révéler l’usage et la symbolique de quelques-unes de ces talismo-poupées russes. Il y en a pour les femmes enceintes, il y en a pour la santé, la prospérité, pour les mariages, la protection des enfants, des voyageurs… bref il y en a pour tous les moments de la vie. Mais la plus étonnante est celle que l’on voit illustrée sur cette vidéo. Elle symbolise les quatre moments de la vie d’une femme. Une vraie performance de conception !

Il y aura aussi la symbolique de ces œufs de pâques dont l’esthétique extrêmement codifiée est remarquable. Anna nous explique comment on réalise les différentes couches colorées, en protégeant avec de la cire tout ce qu’une couleur ne doit pas imprimer. Ensuite on trempe l’œuf de poule ou d’oie dans une macération d’extraits de plante en ébullition, et la coquille se teintera, dans ses parties non couvertes de cire, de la couleur du colorant.

Enfin Anna nous conduira dans sa maison de Baba Yaga où vit une énorme sorcière en chiffons. On apprend comment cette Baba Yaga, symbole de la nature sauvage, était auparavant une très belle femme et que, suite à l’influence de l’église qui a combattu les croyances et savoirs païens, cette belle femme est devenue une vieille et laide sorcière. Au lieu de l’admiration, ce symbole de la nature première allait susciter chez les enfants de la peur et devenir ensuite un objet de moquerie et de mépris. Une visite très enrichissante sur la culture populaire de la Russie traditionnelle.

Nous reprenons la route, retrouvons la Tchouïsky Trakt et après quelques kilomètres nous nous arrêtons dans ce que les russes appellent une « tour basa », très nombreuses ici et pas très fréquentes en France. Appelons cela une base touristique. On y trouve un restaurant et des chalets de résidences. Parfois un hôtel complète l’ensemble. Tout y est bien aménagé, propre, c’est généralement entouré d’une enceinte plus ou moins haute, - les Russes aiment être protégés de balustrades. On peut s’y promener en paix, il y a des zones de jeux pour les enfants. On nous conduit au restaurant où nous attend Tatiana, la directrice de notre agence partenaire que je vois pour la première fois après des montagnes de mails et d’appels téléphoniques. Au restaurant nous attend de très bonnes dégustations : fromages froids ou cuits, pierrades, manty, qui sont de très gros raviolis cuits à la vapeur, et boissons locales. Un vrai régal pendant que nous faisons le point sur les voyages que nous proposerons l’année prochaine ensemble.

Nous reprenons alors plein sud jusqu’au col Seminsky. Là le froid est au rendez-vous et le sol est parsemé d’un tapis de neige. Nous prenons un sentier qui monte dans une forêt pour découvrir ces arbres recouverts de Dialama, les rubans donnés en offrande aux dieux des lieux. Ces Dialamas blancs s’assortissent curieusement au sol saupoudré de neige. On en profite pour se tirer le portrait avec Nathalie. En rejoignant la voiture nous sommes salués par notre guide, une jeune femme du nom d’Aurika qui nous a rejoint là par je ne sais quel mystère. Elle est très souriante et sympathique et a complété notre petite équipe, il y a donc Andreï au volant, Nathalie, Genia notre jeune interprète et celui qu’on appellera, comme dans les livres de linguistique des années soixante-dix, votre narrateur, - s’il vous plaît !

Nouveau fragment de route. Le temps n’est pas au beau fixe mais les nuages réussissent à laisser percer de temps à autre le soleil. De très beaux paysages défilent, nous faisons quelques haltes photos de temps en temps. Au-dessus de nos têtes les nuages laissent passer à nouveau les rayons de soleil. Il fait un peu frais mais il fait beau. Andreï est concentré sur son volant, et Genia s’est mis à traduire les commentaires qu’Aurika nous fait en route.

C'est seulement vers la fin de l’après-midi que nous arriverons au village de Karakol. Une piste à droite, direction le parc Outch-Enmek.

Nous croisons quelques troupeaux et finissons par arriver face à deux grandes pierres dressées près d’un ensemble de kourgans. Les kourgans sont des tumulus de l’époque scythe. Il y en a bien sûr des antérieurs, mais les plus gros et les plus courants ici sont de culture scythe. Derrière les deux mégalythes la vallée sacrée de Karakol. Nous n’aurons pas le temps de visiter le parc qui comporte de nombreux pétroglyphes et un musée très intéressant de la culture altaïenne. Ce sera pour l’année prochaine.

La nuit tombant nous nous dirigeons vers le centre de la réserve. On y trouve un hôtel assez sympathique où l’on va déposer nos affaires avant de nous diriger, plus loin, vers un grand Ayïl. L’Ayïl ne doit pas être confondu avec une yourte (ce que font pas mal d’agents de voyages). On pourrait pour le définir l’appeler une « yourte en bois ». En fait l’ayïl est l’ancêtre de la yourte en feutre. Cette dernière a été inventée par les peuples sibériens pour pouvoir développer l’élevage semi-nomade (en général un lieu par saison, d’où la nécessité de résidences démontables et transportables). C’est donc dans ce grand espace qu’on a fait le restaurant de la base de la réserve, là aussi où nous attendait une dégustation de produits altaïens : viande de mouton cuit dans un bouillon et larges pâtes maison, à côté une sorte de boudin, du Koumys (lait de jument fermenté), de l’Arika (Koumys distillé), des fromages très durs et un peu piquants que les bergers pouvaient emporter avec eux dans les alpages, une farine spéciale permettant de faire une bouillie au thé et au lait. En cours de repas un vieux monsieur en vêtements traditionnels et portant différents instruments de musique entre et commence à s’installer. C’est un Kaï-Chi altaïens, c’est-à-dire un chanteur de gorge. Il va s’accompagner de son Topchour, un luth à deux ou trois cordes. A un moment il va même nous demander, à moi et Nathalie, de l’accompagner. Voilà ce que ça a donné :

La soirée a gentiment traîné dans la bonne humeur. Le musicien nous a fait quelques performances vocales remarquables. L’acoustique dans l’ayïl est parfaite pour une musique acoustique. C’était parfois bouleversant d’entendre ce vieux monsieur sortir du fond de sa gorge des sons tellement étranges, avec des harmoniques qui nous emportaient dans le silence de la nuit alentour. Lorsque nous sommes enfin sortis, nous nous sommes retrouvés dans une nuit totalement noire et sous un ciel gorgé d’étoiles. S’il avait fait plus chaud nous aurions pu rester là plus longtemps, mais malheureusement, cette année, le froid était au rendez-vous. D’autres années on aurait pu rester en tee-shirt toute la soirée. Mais on ne va pas reprocher un peu de fraîcheur aux Dieux qui nous ont permis de découvrir toutes ces merveilles. Ici les Dieux proposent et on doit dire « merci ». Une bonne manière d’apprécier les fruits de la vie, même s’ils ne sont pas toujours exactement comme on les avait rêvés.

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Vendredi 14 septembre 2018 : De Karakol à Koch-Agatch

Fraîche matinée au réveil mais le soleil est au rendez-vous. Nous avons le temps de contempler les abords des bâtiments de la réserve, de la base d’hébergement avec son mur d’escalade aux deux types d’habitats présents, la yourte mongole et l’Aïyl sibérien. Nous rejoignons la Tchouïsky Trakt et, après quelques kilomètres, faisons un petit arrêt dans un magasin de produits en laine locale. Il y a un atelier de tissage à proximité mais en cette saison il est fermé. Les ouvriers s’occupent de la tonte des moutons. Gilets, tapis, de très belles choses en laine naturelle. Plus loin nous ferons une halte au col de Tchike-Taman.

Depuis le haut du col on voit les grands lacets de la route s’élevant à une altitude de 1487 mètres. Il faut préciser que le col de Tchike-Taman a été une des dernières grandes réalisations de la construction de la Tchouïsky Trakt. Il a été achevé en 1984. Cette route qui permet d’aller de Sibérie à la Mongolie est une voie très ancienne qui permettait les échanges avec la Mongolie et même avec la Chine. Très difficile et très peu sûre, une pression a commencé à naître à la fin du XIXème siècle pour améliorer ce qui n’était encore qu’un chemin. En 1860 commence un projet de rénovation qui devrait sécuriser la voie et la rendre praticable par d’autres moyens de transport que le cheval ou le chameau comme c’était le cas. Mais le projet s’est vite heurté à un manque de fond. C’est pourquoi vers 1890 les marchands proposent de contribuer à l’amélioration de la voie. On commence à l’élargir, à enlever les pierres qui empêchaient le passage et à construire des terrasses en pierres ou en bois afin de la rendre accessible. En 1902 elle devient donc praticable à des engins à roue. Ce sont des parties de cette ancienne voie que l’on peut apercevoir à proximité du col de Tchike-Taman. Il est quand même intéressant de savoir que la première tentative pour se rendre en Mongolie en voiture a été faite en 1910 avec un véhicule que le marchand Mazen avait acheté 3.000 roubles. "L'équipage automoteur" a traversé la portion de la route en direction du sud, mais le marchant est revenu à cheval. Qu'est-il arrivé à son "moteur" ? A-t-il eu un accident dans la montagne ? A-t-il vendu son véhicule ou jeté suite à une panne ? Personne ne l’a jamais su.

En 1924 un nouveau véhicule va se risquer sur la voie entre Koch-Agatch et Bïïsk, et en 1925 un nouveau véhicule va parcourir la route sur toute sa longueur. La suite de la construction va se faire progressivement, encouragée par les accords entre la Russie soviétique et la Chine communiste. Un pont est construit sur la Tchouïa vers Koch-Agatch, ainsi que trois bacs pour traverser la Katoun. En 1929-1930, l’emploi d’un grand nombre de prisonniers va faire avancer la construction, engendrant des morts, comme tous ces grands travaux employant des prisonniers. On parle ici d’une centaine de morts... En 1956-1957 la section Oust-Sema Chebalino a été réparée et on a construit des ponts à travers la Katoun, la Bïïa et l’Icha. La Tchouïsky Trakt ne s’est donc pas construite en un jour et je n’en ai dit que les grandes dates ! Oublions donc toutes ces explications et contemplons ce joli lacet serpentant dans la montagne sur un fond montagneux de toute beauté.

Comme dans à tous les cols que nous avons traversés se trouve une allée de boutiques proposant parfois de très beaux produits dont une grande partie viennent de Mongolie.

La route reprend et va suivre pendant un certain temps la rivière Grand Ilgoumen. En pleine nature on a judicieusement installé des petits kiosques au bord de la rivière pour ceux qui voudraient bivouaquer. Il ne fait pas très chaud, un vent froid gâche un peu le soleil, mais cela ne nous empêchera pas une petite pose thé-petits gâteaux dans un très joli cadre en bord de rivière.

Nous visiterons ensuite des ateliers qui fabriquent, à la manière d’autrefois, des selles, des œuvres de ferronnerie ainsi que des objets en laine tissée. La selle présentée était de toute beauté, avec des garnitures en laiton fondues sur place, - de même pour les étriers et les boucles. Un très beau travail qui aurait déplacé, nous dit Aurika, un gros fabriquant de selles du Texas poussé par la curiosité !

Plus loin encore, nous faisons une halte pour découvrir la confluence de la rivière Tchouya et de la Katoun. Partout le long du sentier on a dressé des pyramides de pierres et les arbres sont parsemés de dialamas. Nous retrouvons la magnifique couleur de la Katoun, et l’affluence permet de voir que toutes les rivières ne se ressemblent pas en Altaï, la couleur de la Tchouya étant tout à fait différente.

Enfin nous allons visiter ce sanctuaire que je rêvais de découvrir depuis bien longtemps : Kalbak-Tach. C’est un ensemble de 5000 gravures rupestres couvrant une très longue période, du néolithique supérieur (Vème au IVème millénaires avant JC) à l’époque turcique (du Vème au Xème siècle de notre ère), en passant par l’âge de bronze (IIIème au Ier millénaire avant JC), l’époque scythique (VIème au IIIème siècle avant JC) et la période des Huns (IIème au Vème siècle de notre ère). Un bel ensemble qui est marqué par de grands et beaux mystères, tel ce pétroglyphe absolument saisissant :

Les guides ont chacun leur petit topo à propos de ces pétroglyphes. On a l’impression en les écoutant que les « scientifiques » savent tout à leur sujet. En fait, en l’absence de texte, on ne sait pas grand-chose sinon ce que quelques recoupements ont permis de supposer. On voit d’abord que les styles divergent, les uns très rudimentaires, les autres beaucoup plus fins et détaillés. Mais les thèmes divergent aussi. Parfois on a l’impression qu’on a illustré des animaux, parfois il est bien évident qu’on a constitué un ensemble dont il est aisé de supposer que leur juxtaposition « raconte » quelque chose. Il est aussi à peu près certain que l’endroit a été un lieu de culte.

Maintenant on peut se demander si ces gravures sont toujours apparues comme on les voit actuellement. J’ai trouvé très intéressant de découvrir, en regardant les photographies du voyage, qu’on avait illustré l’entrée d’un musée Téléguite par des pierres gravées. Or on avait relevé la gravure par des ombres peintes sur le pourtour des objets. On peut donc très bien imaginer que ces pétroglyphes, aujourd’hui si difficiles à discerner, pouvaient à l’époque être tout à fait lisibles et offrir un spectacle, pour l’époque, tout à fait impressionnant. Ce qui est un trait permanent des lieux et des costumes de cultes, que ce soit une église baroque italienne ou le costume d’un sorcier.

L’ensemble le plus impressionnant de ces 5000 motifs est certainement ce rocher que certains appellent « пожиратель душ » qui se traduit par « les mangeurs d’âme ».

On y voit tout d’abord des « géants » portant une queue et une tête en forme de chapeau de Napoléon. Le plus grand a le haut du torse évidé, ce qui pourrait créer un lien avec l’énorme animal avec des dents menaçantes qui les surplombe et dont la queue a la forme d’une échelle. Le gros animal serait peut-être là pour « évider » l’intérieur des hommes. C’est cet ensemble de détails qui a permis de penser que la scène pourrait être une scène d’élévation ou d’initiation, le passage à l’âge adulte pensent certains, à l’au-delà disent d’autres.

En tout cas je pense que les guides devraient exprimer un peu plus de réserves dans leurs explications. Souvent on a l’impression que tout est expliqué et qu’on vous raconte la vérité une et certaine. C’est une position qui ne me plaît pas beaucoup. On peut faire des hypothèses, et ces hypothèses seront probablement plus vraisemblables si elles sont faites par ceux qui passent leur vie à en étudier les mystères. Mais cela restera toujours des hypothèses. Ces gravures ont été créées par des sociétés que l’on connaît peu, et le mystère fait partie de leur charme tout comme il nous met face à nos limites. On peut tout supposer, tout imaginer puisque finalement on ne sait rien. Mais il est impossible d’affirmer que cela veut dire ceci ou cela. Alors regardons ces motifs étranges et laissons-nous porter par la rêverie. Certains ont imaginé que les gravures des géants évoquaient la rencontre avec des extraterrestres. Eh bien qu’ils croient cela s’ils veulent, mais qu’ils n’affirment pas que c’est une vérité. Une chose est certaine : ces géants avec leur queue et leur tête en tricorne sont vraiment impressionnants !

Une autre scène est frappante, celle de ce gros boviné à taches rondes, entouré de personnages en action où l’on trouve aussi un curieux accessoire ressemblant à un char à voile. Certains y ont vu la constellation d’Orion. En tout cas quel rythme il y a dans cet ensemble !

Nous nous arrêterons après quelques kilomètres, et peu avant l’entrée d’Aktach devant une pierre dite « à cerfs ». J’ai déjà écrit dans ce blog à propos des pierres à cerfs qui sont très nombreuses et souvent très impressionnantes en Asie centrale. N’oublions pas que l’Altaï marque le début de l’Asie centrale. Les pierres à cerfs sont une tradition très lointaine et elles portent ce nom par le fait que beaucoup représentaient trois rangées de cerfs placées les unes sur les autres. Celle-ci, malgré son nom, ne comporte aucun motif de cerfs mais un visage d’homme sur la tranche.

Sur la paroi que l’on voit au fond se trouve aussi un certain nombre de pétroglyphes représentant essentiellement des animaux, cerfs et bouquetins.

Nous nous remettons à suivre le lit turquoise de la Katoun. Un nouveau col nous permet de découvrir un ancien tracé de la Tchouïsky Trakt qui longeait la montagne en s’appuyant sur une terrasse de pierres empilées. Un panneau indique la distance de quelques villes : Moscou 4105 km, Novossibirsk 745 km, Oulan-Bator : 1838 km. La poésie des chiffres….

Enfin nous approchons d’un site que j’attendais de voir avec beaucoup de curiosité : le lac Geyser. Les russes utilisent le mot Geyser d’une façon plus large que nous. Par exemple la petite cafetière italienne à pression a été nommée Geyser par les russes. Alors qu’est-ce que le lac Geyser ? C’est un tout petit lac naturel situé au pied d’une montagne et dont l’eau est parfaitement transparente. Dans le fond se trouve des argiles blanches et grises. Le lac geyser est aussi une résurgence. Une source surgit dans ses profondeurs (d’où le sens de geyser) et fait bouger la nappe d’argile qui se met à dessiner sans cesse des cercles au fond du lac. C'est un spectacle continuel et vraiment fascinant. En voici quelques images :


En arrivant sur le parking du lac, j’ai croisé un jeune couple de Français, Loïc et Christelle, qui se faisaient dans leur Citroën un tour complet du continent. J’espère que je pourrai bientôt lire leur blog car ils veulent rentrer par la route de la soie (Kirghizstan, Turkmenistan, Iran), et cela m’intéresse au plus haut point ! Courageux ces jeunes gens !

Enfin, après encore un certain nombre de kilomètres, nous sommes arrivés en fin d’après-midi à Koch-Agatch. A l’entrée de la ville, un immense troupeau de chameaux se mettait, en nous voyant venir, à s’enfoncer dans les montagnes, fuyant ces humains et leurs machines bruyantes.

Cette fois le paysage a totalement changé. Nous sommes maintenant dans la steppe. Tout est immense et en partie plat. Aurika nous dit que cette plaine était dans une autre ère une mer dont les collines que l’on voit au loin étaient les rivages. Un musée que l’on verra demain expose même une énorme vertèbre de baleine ! Les rives se sont brisées à la fin de l’ère glaciaire et ces étendues se sont retrouvées asséchées. Ici le climat est très sec. Peu de pluie l’été, peu de neige l’hiver. Une des significations du nom de la ville, Koch-Agatch signifierait : « Adieu l’arbre ». Et en effet, ici il n’y a plus d’arbres. A certains endroits on voit le sel affleurer sur des marais asséchés. C’est un autre monde, mais il y règne une atmosphère tout à fait particulière, un air absolument pur, et l’impression d’être totalement hors du monde que l’on connaît…

Pas possible de trouver ce soir un café ou un restaurant ouvert. Il nous a donc fallu aller faire des courses dans un des deux supermarchés de la ville et c’est Aurika ce soir qui nous fera à manger. Un service que je lui rendrai le lendemain. Nous avons dormi à l’hôtel de la réserve, un endroit tout à fait recommandable, parmi ces hommes qui surveillent, filment et protègent la panthère des neiges, « Snejnyï Barse » comme on l'appelle ici, et le chat de Pallas qu'on appelle ici le "chat Manoul".

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Samedi 15 septembre 2018 : Dans les environs de Koch-Agatch

Nous préparons notre petit déjeuner dans la cuisine de la base de la réserve. Il semble n’y avoir que nous dans l’hôtel. Par la fenêtre on aperçoit trois camions de mission garés les uns à côté des autres dans la grande cour derrière l’hôtel. L’un a l’air d’un énorme camping-car doté de grosses roues tenant les habitacles loin du sol et qui semble pouvoir aller partout où un véhicule à roue puisse aller.

Nous rejoignons la Renault d’Andreï qui nous fera d’ailleurs jamais défaut, même lorsque nous aurons à traverser des ruisseaux et gravir des pistes très pentues.

Nous partons pour un village voisin où nous allons visiter un musée de la culture Télenguite. En route nous croisons un cimetière dont les flèches en croissant attestent la présence de nombreux musulmans dans la région. On verra bientôt qu’il y a dans les environs une grande communauté kazakhe qui se caractérise par le fait d’être musulmane. Cette pratique de la religion musulmane a intégré des résidus du chamanisme des origines, comme ce sera le cas des bouddhistes, eux-aussi nombreux dans la région.

Les Télenguites sont les habitants du sud de l’Altaï, un autre peuple turcique dont la langue et les coutumes sont assez proches de celles des Koumandines dont j’ai déjà parlé dans un blog. Pourtant il semble que les Koumandines aient été un peuple sédentaire tandis que les Télenguites des semi-nomades, à en juger par la yourte que nous présentera notre guide. L’usage de la pipe, la culture musicale des Kaï-Chi avec leur Topchour, ce luth à deux ou trois cordes, les berceaux suspendus avec un habile système pour évacuer l’urine des nourrissons, les accessoires à chevaux, les poches en cuir devant contenir le koumys, le lait de jument fermenté. Quelques curiosités aussi, cette vertèbre de baleine dont nous avons déjà parlé, et la reconstitution d’un char chinois que l’on trouve présent, en photo ou maquette, dans plusieurs musées d’Altaï.

Comme les Koumandines, les Télenguites sont un peuple chamaniste, mais un chamanisme « contaminé » pourrait-on dire par la proximité de la Mongolie Bouddhiste, ce que va nous confirmer le rituel qui était en train de se préparer devant le musée, aux limites du village.

En attendant l’heure de l’évènement, dont l’origine vient de la célébration du solstice d’automne, selon le calendrier altaïen, nous allons aller explorer les collines alentour. Pas d’arbre en effet, seulement des petites plantes agrippées au raz du sol. La steppe est un passage privilégié pour les vents, et ici ils sont plus forts que la neige et la pluie. Autour de nous on entend le chant des criquets pendant qu’ils volent. Ces grandes étendues tout autour de nous ont une présence très solennelle. C’est impressionnant mais en même temps on a la sensation de grand air et de respiration, de même que d’une grande liberté. Beaucoup de calme aussi. On est amené vers une spiritualité tournée vers les éléments qui nous entourent : cette immense plaine a sa présence et sa personnalité, cette montagne a aussi la sienne. Ici le polythéisme, l’animisme, apparaissent comme des évidences.

De retour au village nous nous apercevons que le rituel a déjà commencé. Quelques fidèles sont assis sur de petits bancs en bois qu’on a sortis du musée qui fait donc office d’un peu tout, centre culturel, centre spirituel, - bref un brassage de tout ce qui fait l’identité des gens d’ici. Derrière une petite table de camping deux hommes lisent des textes en rythmant la lecture d’objets de percussion, deux cymbales et un tambour à peau plat. Le troisième protagoniste du culte est une sorte de chaman dans un costume traditionnel. Je dis "une sorte" car il n’a pas tous les accessoires des chamans que j’ai vus en vrai (souvent des faux) ou en photo (souvent des morts), mais sa part dans le rituel se rapproche de celle qu’aurait eu un chaman. Je reviens donc sur le fait qu’ici, chamanisme et bouddhisme se sont unis pour le bonheur de tous dans le respect des rites ancestraux. Ici, la part bouddhiste est clairement présente derrière la petite table. Les hommes ont des costumes bouddhistes et la lecture des textes, l’usage des percussions, tout cela est typique du culte bouddhiste tel qu’on le trouve en Mongolie et en Bouriatie notamment. Mais ce que le (peut-être) chaman fait ressemble bien à un rituel chamaniste. D’abord il allume un petit feu de baguette sur un monticule de pierres empilées. Et puis vient un moment où il va faire des offrandes. Tout ce qu’on va manger après la cérémonie va être offert en petite quantité à l’esprit de ce feu : des petits gâteaux, de la farine, du lait. Le chaman tourne autour des flammes et y jette ces sacrifices. Pour ce qui est du lait (ou du koumys ?) il le jette dans toutes les directions. C’est comme une sorte de bénédiction, un geste qui ressemble à celui des popes au moment où ils bénissent les œufs et gâteaux de Pâques.

Enfin le rituel terminé tout le monde se met à manger ce qu’il a apporté et qui s’est donc trouvé béni par la cérémonie. Tout le monde se met à discuter, les liens entre les présents se ravivent tandis que nous-autres, étrangers, saluons tout le monde pour reprendre la route, laissant ces habitants dans leur village du bout du monde…

Car nous avons rendez-vous dans un autre village, pour visiter cette fois un musée de la culture kazakhe. Comme je le disais plus haut, les Kazakhs sont traditionnellement musulmans. Mais leurs traditions sont proches de celles des autres peuples d’Altaï et leur langue, elle-aussi, de la famille des langues turciques. La guide va nous expliquer, en s’appuyant sur des grands tableaux peints relatant l’histoire de la communauté, l’origine de la présence des peuples kazakhes dans cette région. Cela remonte au XIXème siècle. Mais la guide du musée va revenir encore plus loin, puisant dans la fantastique histoire, souvent orale, du peuple kazakh, et notamment de son héros mythique, le Khan Abylaï (1711 - 1781) qui a réussi à mettre fin à la longue guerre contre les Djoungars en réunissant trois tributs qui finirons par les vaincre et conduira à la paix. Mais c’est le manque de pâturages et d’eau dans leur région d’origine qui vont amener certaines tributs à migrer vers la fin du XIXème siècle. Des accords ont dû être signés avec les tributs locales et l’on voit au mur un grand tableau de 2m par 2 environ, montrant cette scène des chefs aux costumes différents discutant autour d’un feu tandis que leurs énormes troupeaux paissent dans la lande. La guide insiste sur la valeur de cette histoire encore très liée à leurs familles. Car les Kazakhs se doivent de ne jamais oublier leurs liens ancestraux. Il existe un dicton kazakh disant « méprisable, honni soit celui qui ne connaît pas ses ancêtres » (Žetì atasyn bìlmegen žetesìz) » et il y aurait des familles connaissant leurs ascendants jusqu’à la 7ème génération !

Après la visite du musée on nous installe dans une partie de celui-ci, non celle reconstituant une yourte, mais une salle carrée consacrée à l’exposition d’animaux empaillés. C’est là qu’une grande table a été dressée pour un repas dégustation de cuisine kazakhe. Avec Nathalie nous nous asseillons à quelques centimètres des becs d’un aigle, d’un milan, de la gueule d’un bouquetin et des petites dents d’un chat Manoul ! Nathalie, qui n’en est pas à son premier voyage et à sa première surprise ne peut s’empêcher de s’esclaffer en se disant que déjeuner au milieu d’animaux empaillés, cela ne lui était encore jamais arrivé !

On sent que la guide du musée excelle dans le service du repas. Elle explique que les kazakhs connaissent parfaitement toutes les parties du mouton, et qu’ils savent très bien les découper sans avoir besoin de hache (ils feraient bien d’apprendre cela aux russes qui coupent la viande à la hache vraiment « comme des bouchers »). Elle précise que dans les rituels de la vie, par exemple un mariage, chaque membre de la famille reçoit une partie précise de l’animal. Elle se met alors à découper soigneusement la viande autour d’un os de gigot. Lamelle après lamelle, l’os va être peu à peu totalement découvert « il ne faut perdre aucun morceau de viande ! » précise-t-elle. On retrouve des mets que l’on a déjà dégustés à Karakol, et que j’ai déjà dégusté chez les Koumandines, sauf qu’ici il n’y a pas de boudin, pas d’Araki, pas de ces petits boyaux fumés que j’avais trouvés délicieux à Karakol. En revanche il y a, parmi la viande elle-aussi cuite à l’eau sans autres adjuvants que le sel, de larges pâtes Maison et aussi des boyaux soigneusement nettoyés que j’ai trouvés délicieux. La barrière devant le boyau est souvent psychologique. Une fois franchie l'effort peut-être très bien récompensé ! La guide en profite au passage pour critiquer les Altaïens qui, d’après elle, ne lavent pas bien leurs viscères. Une polémique à laquelle aucun de nous n’oserait, par respect des uns et des autres, donner foi !

Nous dégusterons aussi une sorte de thé-bouillie. Comme tous les peuples vivant en Altaï les kazakhs font une farine grise dont, hélas, je n’ai pas compris de quelle céréale elle provenait. On ajoute cette farine grise dans du thé bien chaud, on y met aussi du beurre maison et du miel. Le goût est assez doux et sucré, tout ce qu’il faut à Nathalie et à Genia notre interprète qui sont tous deux de grands amateurs de sucreries, l’une n’aimant pas les légumes, l’autre étant végétarien.

Après une photo de notre petit groupe, bien repus après ce repas, nous quittons le village où règne une ambiance tout à fait caractéristique qui me rappelle, je ne sais pourquoi, la petite ville d’Ain M’Lila en Algérie, où j’ai vécu un an il y a très longtemps. Les voyages nous laissent des empreintes qui ressurgissent parfois sans que nous comprenions exactement pourquoi.

Nous traverserons à nouveau Koch-Agatch pour nous rendre cette fois vers le sud. En effet le village kazakh se trouve au Nord-Est. Je me rendrai compte plus tard que la piste que nous empruntons est celle qui permet d’aller dans le petit site thermal de Djoumalin, une des destination de notre itinéraire « Entre Gorno-Altaïsk et la Sibérie » qui a beaucoup d’étapes communes avec celui-ci. Mais ce n’est pas pour un bain santé que nous prenons cette piste, mais pour nous rendre à ce qu’on pourrait appeler un cromlech. On parle davantage de cromlech à propos de la Bretagne, petite ou grande, mais, si l’on reprend la définition qu’en donne Wikipedia, nous sommes dans un cas très similaire : « Un cromlech est un monument mégalithique préhistorique constitué par un alignement de monolithes verticaux formant une enceinte de pierres levées, généralement circulaire. » Voilà donc ce que nous allions découvrir en pleine steppe. Il y a bien des monolithes, dressés, il y a un cercle, et c'est bien un monument mégalithique préhistorique, - donc à défaut d’un autre mot, nous appellerons ce monument un cromlech.

Lieux de culte certainement, le cromlech est a été à coup sûr un monument d’observation ou de repérage astronomique. En bref un calendrier géant. Il suffit de combiner l’heure du jour et les ombres pour savoir exactement en quelle période de l’année on se trouve. Que le culte du temps soit lié au culte des dieux locaux, je pense que c’est presque une évidence, les éléments étant pris dans leurs relations au restant de la nature. Je gravirai une colline à proximité du monument pour faire cette photographie :

Après avoir rejoint le groupe dans le cromlech, je demanderai à Nathalie de me faire ce portrait. Je la remercie car les photographes, comme les cordonniers, sont assez souvent les plus mal (rarement plutôt)… photographiés !

Nous retournons à Koch-Agatch en fin d’après-midi. Les ombres s’allongent, la lumière est devenue d’un bel or, les toits bleus envoient leurs pensées vers le ciel tandis qu’au loin les montagnes rougeâtres cèdent quelques cimes aux neiges éternelles…

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Dimanche 16 septembre 2018 : De Koch-Agatch au lac Teletskoïe

En ce cinquième jour de voyage, nous allons remonter l’Altaï en direction du Nord-Est, reprenant la Tchouïsky Trakt jusqu’à Aktach, puis empruntons la route menant à Oulagan. Mais auparavant nous nous dirigeons, à quelques kilomètres de Koch-Agatch, vers un lieu que les Russes ont surnommés « mars » tellement son étrangeté semble venue d’une autre planète. Son vrai nom est Kylzyl-Tchin, du nom de la rivière qui le borde. Nous franchissons donc un pont près de Tchagan-Ouzoun et entrons dans une vallée qui ressemble à une oasis au milieu de la steppe.

En effet, la piste est bordée de très beaux arbres qu’Aurika et Genia nous disent être une variété de peupliers. Pourtant ils n’ont rien à voir avec nos grands plumeaux s’élevant vers le ciel. On dirait plutôt des oliviers ou certains chênes de montagne, trapus, aux feuillages refusant de trop s’éloigner du sol. Les vents étant très violents dans la steppe, on peut imaginer que cette variété a évité de trop s’éloigner de la terre afin d’offrir le moins possible de prise au vent. Mais c’est extrêmement agréable tous ces arbres, ce ruisseau. On dirait que le lieu se prête à la culture, aux arbres fruitiers.

La piste n’est pas en très bon état pourtant. Notre Renault a bien dû quelquefois lancer les quatre roues motrices car soudain la piste s’élève à pic pour franchir on se sait quoi et redescend aussi vite. Bref, après quelques kilomètres de ce très beau paysage on commence à apercevoir devant nous ces étonnantes zébrures multicolores, du brun au jaune en passant par des verts sombres. C’est comme une étonnante pâte colorée coulée par vagues. Je suis très inquiet car les nuages couvrent le ciel et il est évident que ce curieux relief aura besoin de soleil pour offrir le meilleur de lui-même. Un soleil bien timide ce matin…

On gare la voiture et commence à monter sur les collines colorées après avoir franchi un petit pont sur un ruisseau. Aurika nous explique que le phénomène est dû à la présence dans le sol de fer, de soufre et de cuivre. En escaladant le sentier qui s’élève vers le haut de la colline, Aurika nous fait observer de près cette roche composite qui forme les flancs de la colline. De près on y voit en effet un grand nombre de fossiles de poissons et de coquillages, preuve supplémentaire que toute cette plaine fut le lit d’une mer ou d’un océan. Sur cette image, on dirait vraiment discerner une sorte de sole et quelques coquillages. Ailleurs beaucoup de restes d’écailles notamment.

Peu à peu le ciel semble se dégager, d’abord au loin puis de plus en plus près de nous. Soudain le soleil est là ! Les nuances de rouilles, de jaunes et de verts sont saisissant et les nuances rosées des montagnes dans le fond font un pendant magnifique aux tons chauds du premier plan. Quel spectacle extraordinaire !

Tout au fond du massif, dans sa partie arrière, une vallée se profile, le lit à coup sûr du ruisseau. C’est assez joli aussi lorsque le soleil se décide à se glisser entre les nuages.

Mais on ne peut pas s’empêcher de revenir au versant droit, guettant un passage du soleil qui ne dure parfois que quelques secondes. Il faut être prêt, appuyer, et le miracle revient !

Bien sûr on retrouve ici cette inclinaison à l’offrande des peuples altaïens. Comme il n’y a pas d’arbres pour y enrouler des dialamas, on construit des petites pyramides de pierre. Cela se fond au paysage, en devient une constituante bien caractéristique qui se prête fort bien à la photographie.

Nous rejoignons une dernière fois la Tchouïsky Trakt en traversant un petit pont où un pêcheur lance sa canne. Nous la quitterons à Aktach pour rejoindre cette piste menant vers Oulagan. Jusque-là la route est assez facile. C’est à partir d’Oulagan que les choses vont se compliquer, la piste devenant un sentier que notre confortable véhicule n’arrivera pas complétement à nous faire oublier les brusques sursauts. A Oulagan des enfants font du vélo, des couples font de la motocyclette, mais les touristes voyagent surtout en UAZ, le seul véhicule de transport de passagers pouvant se risquer sur toutes les « routes » !

Pendant que l’équipe fait quelques courses, j’aurai le temps de photographier cette petite fille qui attendait que son papa fasse les siennes dans une boutique. Peut-être bien un tabac d’ailleurs. Entre elle et moi une vitre qui va permettre de faire de cette photographie un véritable échange, celui de deux sourires partagés.

Il se remet à faire froid et le soleil devient de plus en plus furtif. Cela rendra fastidieux la photographie d’un lieu pourtant très réputé, la Porte Rouge, « Krasnye Vorota ». Les rouges auraient été plus percutants avec un beau rayon de soleil, mais les nuages étaient radicaux au moment de notre passage. La porte rouge doit sa couleur non pas au fer mais ici au mercure, et plus particulièrement à la présence de cinabre dans la roche. Le cinabre est un colorant et un pigment connus, notamment par les peintres, et a permis de représenter la délicate couleur des velours rouge sombre chez Van Dyck par exemple. Sans le soleil, le rouge vermillon ne sera pas dans notre photographie, mais la porte rouge sera tout de même représentée dans ce blog !

Nous reprenons le chemin. Il fait gris, c’est un temps nouveau puisque le soleil finalement ne nous a guère quitté, furtif sans être absent. Mais les kilomètres qui suivent manqueront quelque peu de lumière. On croise des cavaliers, avec ou sans leurs troupeaux de mouton. L’un de ceux-ci nous permet un vrai portrait équestre, l’homme ayant une belle allure sur son cheval souris pommelé de blanc.

Nous passons un col parsemé de dialamas blancs qui pendent des nombreux arbres autour d’un monument symbolique. Aurika nous ayant quitté à Aktach, nous faisons un nouveau cliché de notre équipe maintenant réduite à quatre personnes, Genia, Andreï, Nathalie et moi-même.

Dans le village de Balyktououl nous croisons une vieille dame portant sur ses épaules, avec un instrument sans doute millénaire, deux seaux emplis d’eau. Après la photographie je lui ai demandé si je pouvais l’aider, elle a refusé d’un air décidé et un peu sévère. Elle n’avait pas besoin de moi et moins encore de mon appareil photo !

Plus loin nous sommes arrivés à un monument extrêmement réputé dans le monde de l’archéologie : les cinq kourgans de Pazyryk. Je ne sais pas où Andreï a pris l’information que les objets trouvés ici étaient en mauvais état du fait que, contrairement aux kourgans d’Oukok, le sol n’était pas gelé. C’est une erreur puisque les fouilles réalisées ici en 1920 par l'archéologue Sergueï Roudenko ont permis de trouver des objets exceptionnels dont le plus vieux tapis connu de l’humanité. Les kourgans de Pazyryk ont donné leur nom à toute la culture des kourgans scythes de la région, ceux d’Oukok et de la célèbre princesse y compris. Mais cette découverte n’a pas plu à Staline qui ne se voyait pas annoncer que ce peuple de nomades qu’il considérait comme des barbares à civiliser, avec leurs traits mongoloïdes, avait montré un état de civilisation, une finesse d’art décoratif, bien supérieurs à celui des russes à cette époque (fin de l'âge du bronze - environ Vème siècle avant JC). C’est ainsi que le brave Roudenko fut envoyé dans des camps et sa fabuleuse trouvaille tenue à discrétion. Peut-être que ce « refoulé » historique a eu des échos bien après Staline et que Pazyryk et son fabuleux trésor a été tenu longtemps sous discrétion, sous-évalué par les guides formés à l’école soviétique ? C’est une hypothèse à vérifier bien sûr… En tout cas le soleil a retrouvé quelque vigueur à ce moment, pour me permettre ce cliché à la gloire de cette fabuleuse découverte qui a eu lieu 73 ans avant celle des kourgans d’Oukok et de la célèbre princesse tatouée.

Nous continuons ce chemin assez sautillant quand soudain je reconnais les abords du col de Katou-Yaryk. Le très attendu col de Katou-Yaryk. Le soleil est un peu revenu bien que très bas. Face à cette combe si vaste et majestueuse, la fascination est immédiate. Je le savais beau, mais je ne pensais pas que la sensation d’être là serait si forte. De tous côtés c’est magique. Devant c’est le col et ses serpentins avec, au fond, le canyon que baîgne une lumière de toute beauté. Sur le côté c’est la cascade et la base touristique avec ses maisonnettes minuscules. Au-dessus, c’est un fol ensemble de pyramides de pierres et de dialamas. Derrière, c’est une autre vallée baignée des brumes du soir. On respire à pleins poumons, on écarquille les yeux, et parfois le tournis nous vient quand on se perche sur un rocher face au vide. C’est incontestablement un lieu magique et la vallée en bas de la rivière Tchoulychman, un émerveillement.

Nous resterons un moment à tourner autour de ce rocher surplombant le vide. On y passerait la soirée, on aimerait être amoureux pour venir ici rêver jusqu’à minuit, c’est un lieu de grande volée qui laissera en nous un souvenir ineffaçable.

Mais il nous faut encore ce soir visiter quelques hébergements. Nous remontons donc en voiture, pour la périlleuse descente du col Katou-Yaryk. Il nous faudra faire encore quelques petits kilomètres pour rejoindre la base de Koo. Là une jeune femme de type altaïen vient nous accueillir et nous montrer les chambres disponibles. Elle a le bras dans le plâtre et semble faire son travail sans beaucoup de passion. Andreï nous dit que le tourisme, ici, a quatre ans d’âge seulement, et que les gens ne sont pas habitués à faire ce travail. On dirait que cette situation de servir des « blancs » les ennuie. La petite dame qui travaille à la cuisine nous accueille cependant avec assez de gentillesse. Elle nous prépare un repas basique mais bon que nous mangeons dans la grande terrasse couverte qui fait office de restaurant. Dans un coin, un ours empaillé. Pourquoi est-il si clair ? Je n’en sais rien mais en tout cas Nathalie me demande de lui faire une photo : « puisque je ne pourrai pas en voir un vivant dans la nature… » Oui, je préfère franchement qu’elle en ait croisé et étreint un empaillé plutôt qu'un rencontré dans la nature !

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